Chaque début d’année est rythmé par la diffusion de la cérémonie des César. Si les dernières éditions ont été plus sujettes à la polémique qu’à la réjouissance, c’est que son manque d’inclusivité (et de discernement) ne passe définitivement plus. Quelle histoire se cache derrière cette immense fête qui vient récompenser les professionnel·e·s de l’industrie du septième art français ? Et pourquoi fait-elle face à de larges critiques ? Coup de projecteur sur les César du cinéma

Il était une fois la cérémonie des César

L’histoire commence en 1976. Un soir d’avril à Paris. Sous un tonnerre d’applaudissements, Jean Gabin, le regard rieur derrière ses lunettes teintées, déclare la toute première cérémonie des César ouverte. Elle s’appelle alors la “Nuit des César” et la promesse est grande. Celle de rendre hommage au septième art français, tout en rappelant le caractère éminemment collectif de la création cinématographique. Les quelque trois heures de spectacle sont retranscrites en clair et en direct sur Canal+.

Cette folle soirée du cinéma, c’est le journaliste et producteur Georges Cravenne qui en est à l’origine

Grand admirateur des Oscars aux Etats-Unis, il rêvait de créer un rendez-vous aussi glamour et prestigieux que celui orchestré par le tout Hollywood. Une année plus tôt, en 1975, il crée l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma dont le premier rôle sera de récompenser les têtes d’affiche du cinéma français.

Les Oscars, je crois, sont nés en 1927. J’avais alors 13 ans, et depuis cet âge (aujourd’hui très lointain !) j’ai toujours été obsédé par l’existence de ce personnage emblématique, non pas de chair et d’os, mais de bronze et de dorure, dont la réputation était planétaire

Georges Cravenne.

La cérémonie de César succède aux Victoires du cinéma français organisées par le magazine Cinémonde et aux Étoiles de cristal imaginées par le compositeur Georges Auric. Toutes deux n’auront pas eu autant de succès.

Désormais, plus de 130 artistes, techniciens et films sont nommés chaque année dans différentes catégories

Notez que nous employons bien le terme “nommés” et non « nominés ». Pour la petite anecdote, on doit cet élément de langage à l’actrice Romy Schneider qui, alors qu’elle attribuait un César devant un public français, avait francisé le terme anglais “nominee”. On pardonne volontiers à l’actrice autrichienne cette petite erreur, qui est depuis largement acceptée par ses pairs. 

Les lauréats des César sont choisis par un jury de professionnel·le·s de l’industrie du cinéma français. Ces plus de 4 000 votant·e·s, dont les noms demeurent confidentiels, forment ensemble l’Académie des César.

Pour en faire partie, plusieurs conditions sine qua non. Les aspirant·e·s doivent avoir été nommé·e·s aux César ou bénéficié d’au moins deux parrainages et avoir participé à au moins trois longs métrages en cinq ans. Les membres de l’Académie sont ainsi majoritairement coopté·e·s. Une information importante pour la suite, puisqu’elle va générer de l’entre-soi. 

Pourquoi César, d’ailleurs ?

Le nom de mon ami César, sculpteur de génie, s’est imposé à moi et sa sculpture avec lui. Oscar, César, cinq lettres qui rimaient à tel point que la naissance du second était devenue évidente

Georges Cravenne

Alors, pour faire référence à son homonyme romain non moins connu, rendons à César ce qu’il ne lui appartient désormais plus. Sa statuette.

Quand Georges Cravenne propose à son ami de concevoir ce qui allait devenir cette récompense iconique, il faut savoir que César est encore loin d’être connu.

L’artiste marseillais imagine d’abord une première version qui n’est pas sans rappeler son emblématique homologue hollywoodienne. Une silhouette masculine enveloppée d’une bobine de film. Très (trop) complexe, elle sera vite remerciée.

 © Académie des arts et techniques du cinéma / Jean Rochefort fût le premier acteur à recevoir un César, 1976
© Académie des arts et techniques du cinéma / Jean Rochefort fût le premier acteur à recevoir un César, 1976

C’est l’année d’après que César façonnera le trophée tel qu’on le connaît aujourd’hui

Ce lingot creux en bronze poli issu de la technique de compression qui deviendra la signature de l’artiste.

Cet objet tant convoité mesure 30 centimètres et pèse environ 3,7 kilos. Pas moins de 15 heures de travail sont nécessaires à sa fabrication. Chaque réplique est soigneusement reproduite à partir de la statuette originale par les artisans de la fonderie Bocquel, en Normandie. Et ce, depuis 1977 !

Une grande famille du cinéma qui ne l’est pas tant que ça

Nous sommes cette fois-ci en 2020. Plus de 35 ans après la première édition. Une ambiance pesante règne dans la salle Pleyel ce soir de 28 février.

Le César de la meilleure réalisation est attribué à…” annonce Claire Denis. Quelques secondes de silence. “Roman Polanski pour J’accuse” poursuit Emmanuelle Bercot. Gros moment de flottement. Un malaise. Adèle Haenel se lève. “La honte !”. La main levée, en signe de “zéro”.

La honte

C’est le sentiment amer que l’on retiendra de cette 45 ème cérémonie des César, qui aura pourtant vu le sacre des Misérables. Et avec lui, le premier César remporté par un réalisateur noir, Ladj Ly.

Maintenant, “on se lève et on se casse” pour reprendre les mots de Virginie Despentes. Parce que derrière le vernis pailleté des César du cinéma se cachent de nombreuses zones d’ombres.

La reconnaissance, et même pire, la consécration du travail de Romain Polanski en est une. Une goutte de trop dans un océan déjà bien rempli. Souvenons-nous qu’il avait été demandé au réalisateur de présider les César en 2017, avant qu’il y renonce sous la pression des associations féministes.

Au contraire, une très faible représentativité – voire une absence – des minorités au sein des prétendant·e·s au titre de césarisé·e·s, en est une autre.

En 2018, le collectif 50/50, constitué de personnalités du cinéma français publie une étude qui en dit long. 81 % des nommés sont des hommes, toutes catégories confondues. 10 % seulement des nommés au César de la meilleure réalisation sont des femmes. Et parmi elles, une seule a été récompensée. Tonie Marshall en 2000 pour le film Vénus Beauté (Institut).

La personnalité la plus césarisée reste Jacques Audiard avec 10 prix

Suivi par Roman Polanski avec 8 récompenses, dont 4 du meilleur réalisateur. Enfin, les César sont aussi souvent critiqués pour l’élitisme de leurs choix et la mise à l’écart de films considérés comme grand public. C’est d’ailleurs cette forme de compétition arbitraire qui dissuade Albert Dupontel de participer à la fête. Lui qui est pourtant régulièrement récompensé.

Après je le redis sans forfaiture je suis toujours sceptique d’être désigné « meilleur » en terme de goût, le goût c’est très intime, […] le meilleur film c’est celui que vous aimez

Anne-Elisabeth Lemoine dans l’émission C à Vous de mai 2021

Pour une cérémonie des César plus inclusive

Ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Normal, ce sont toujours les mêmes qui votent. Et c’est bien ça qui semble être le cœur du problème.

Dès la fin des années 2010, le fonctionnement opaque de l’Académie des César est pointé du doigt.

En février 2020, juste avant cette fameuse 45 ème cérémonie des César, 400 personnalités du cinéma français signent une tribune dans Le Monde.

Mathieu Amalric, Jacques Audiard, Jeanne Balibar, Leïla Bekhti, Saïd Ben Saïd, Céline Sciamma, Arnaud Desplechin, Mati Diop, Pascale Ferran, Robert Guédiguian, Marina Foïs, Omar Sy et bien d’autres réclament « une refonte en profondeur des modes de gouvernance de l’Association et des fonctionnements démocratiques qui les encadrent ». Elles déplorent notamment son manque d’inclusivité et d’égalité. Trois jours plus tard, la direction présente sa démission collective.

En juillet de cette même année, l’Académie des César réforme ses statuts

Sa gouvernance devient intégralement paritaire et démocratique. À sa présidence désormais : un tandem mixte, élu lui aussi. Véronique Cayla, ancienne présidente d’Arte et du CNC et Eric Toledano, réalisateur, forment le duo actuel. On note que Véronique Cayla n’est que la deuxième femme à se retrouver à la tête des César, après Jeanne Moreau.

L’une de leurs premières décisions sera de se séparer des 18 « membres de droit » de l’Académie, dont Roman Polanski.

Avé César !

Reste à savoir si les prochain·e·s nommé·e·s et césarisé·e·s seront à l’image de toute la pluralité du cinéma français. Il y a sûrement là un autre débat, puisque la cérémonie des César n’est peut-être finalement que le reflet des inégalités qui existent au sein même de l’industrie du septième art hexagonal.

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Par  Charlotte Combret ,

Rédactrice web SEO indépendante, j’aime creuser des sujets et soulever des questions. Aussi bien adepte de la prose de Mona Chollet que de celle de Damso, mes articles sont souvent le fruit d’influences culturelles très diverses. Utopiste et hypersensible, mon écriture se veut avant tout inclusive, dans tous les sens du terme.

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