Véritable plaidoyer public, l’art urbain émergeait dans les années 1960 comme contre-culture : illégal d’abord, politique souvent, universel toujours.

Mais, aujourd’hui, que devient le statut d’une œuvre de rue exposée à ciel fermé, dans les salles d’un musée ou d’une galerie ? Qui de plus célèbre, finalement, que Banksy et son anonymat ? Quand l’underground arrive sur le marché de l’art, retour sur les grandes questions du genre artistique, entre transgression et institutionnalisation.

Anonymat mais pas que. Des bombes colorées jusqu’entre les quatre murs d’une galerie

Fort est de constater que dans l’univers du street art et du graffiti, la naissance plus ou moins consensuelle d’un artiste se fait non loin de la clandestinité. La prise de risque participerait à l’expression d’une œuvre urbaine. Un certain nombre de protagonistes du milieu prônent en effet le genre tel qu’il était pratiqué à son origine : uniquement de façon illégale.

C’est seulement dans les années 2000 que le marché de l’art se décide lui aussi à prendre les tunnels underground des villes : les street artistes peuvent alors se faire représenter par des galeries et poursuivre leurs carrières légalement. C’est notamment le cas de Miss.Tic ou Lady Pink.

Focus sur Miss.Tic

Née en 1956 à Paris, elle utilise les rues du 3ème, 4ème, 18ème, 19ème et 20ème arrondissements pour raconter désirs, fantasmes ou travers sentimentaux. Jouant des stéréotypes de la femme séductrice, ses murs d’expressions se multiplient durant l’ensemble des années 80 et 90, jusqu’à son arrestation en 1997 pour détérioration d’un bien par inscription, signe ou dessin. Le procès se conclut par une amende de 4500€ devant la cour d’appel en janvier 2000. Au même moment, les institutions françaises s’initient timidement à l’art urbain. Miss.Tic délaisse alors progressivement la clandestinité et l’anonymat, pour choisir la monstration de ses œuvres dans les galeries d’art de la capitale, et ailleurs.

Des œuvres de Miss.Tic Crédits photographiques : http://missticinparis.com/

Focus sur Lady Pink

Une artiste équatorienne devenue légende américaine du graffiti et de la culture hip-hop. Née en 1964, elle arrive aux États-Unis peu avant ses dix ans et grandit dans le Queens, à New-York. En 1979, son compagnon est expulsé du territoire après arrestation. En signe de protestation, la street-artiste décide de bombarder — et en couleurs, les wagons du métro. Elle y inscrit le nom de son proche afin de le rendre encore présent dans l’espace public. Continuant à peindre en vandale des années durant et jusqu’en 1985, elle intègre de nombreux crews tels que The Public Animals (TPA) ou The Cool 5 (TC5). Elle joue notamment aux côtés de Lee Quinones dans le célèbre film Wild Style. C’est à 21 ans que Lady Pink réalise sa première exposition personnelle et choisit de se consacrer uniquement à son travail d’atelier et la réalisation de fresques murales sur commandes publiques.

Des œuvres de Lady Pink, de gauche à droite : Train. (1983) puis Pointz – Lady Liberty (sans date)
Crédits photographiques : http://www.ladypinknyc.com/

L’anonymat, à la marge des feux des projecteurs

Au cœur des contradictions inhérentes à l’art urbain, un artiste qui déferle les passions : Banksy. Admiré ou détesté par les publics, les critiques d’art et ses pairs, il joue en effet de toutes les options suscitées par les récentes opportunités sociales qu’admet le statut de street-artiste. Son anonymat, pierre angulaire de son business model mais aussi de ses revendications politiques, est à la racine de toutes les autres inflexions qui l’incombent : en étant à la fois inconnu et célèbre, il est aussi antisystème et conformiste. Il s’exerce toujours en vandale, tout en étant également un architecte urbain extrêmement prisé. Il s’expose dans la rue, et est exposé en musée. Ces contradictions apparentes semblent définir et harmoniser avec justesse son travail. Dérangeant peut-être, astucieux sûrement.

Les tendances évolutives majeures du street art sont nettes

Pour l’artiste ayant intéressé le monde institutionnel de l’art, il est désormais possible d’obtenir notoriété et subsistance pécuniaire. Les réseaux sociaux constitués par les subcultures évoluent, les commandes publiques s’enchainent et l’art urbain mute. En 2012, Anna Waclawek théorise l’évolution des expressions culturelles et esthétiques de l’art urbain dans Street Art et graffiti. En exergue, elle revient à la racine des paradoxes qu’observent les pratiques plurielles de cet art : « La difficulté que pose la notion d’art public résulte de l’absence de consensus quant à la définition même d’espace public. L’art qui est donné à voir dans des espaces publics, ne pouvant être définis comme des lieux d’exposition, fonctionne et est perçu différemment de l’art qui est produit en vue d’être présenté dans des galeries ».

Finalement, le street art évolue classiquement

Aussi classiquement que la grande multiplicité des subcultures d’aujourd’hui et d’hier dites alternatives, indé et expérimentales. D’abord construite a contrario de la masse, la culture hip-hop et celle de l’art urbain, à la marge au cours des dernières décennies du siècle dernier devient, peu à peu, acceptée par le plus grand nombre et diffusée par les médias. Outre la vulgarisation fortuite que suppose sa large adoption, il serait possible d’envisager la reconnaissance des cultures de la rue, du graffiti au streetwear, comme une avancée des mœurs. C’était sans compter ce que le consumérisme du capital sait faire de mieux : s’approprier les symboles d’une culture et ses courants artistiques, en faisant disparaître du signifiant, le signifié militant et revendicatif originel.

Par Charlotte Gabriel,

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Charlotte, parisienne de naissance et marseillaise d’adoption, se passionne pour l’histoire culturelle, la sociologie et l’anthropologie du corps et des genres. Professionnelle polyvalente dans le secteur de la culture, elle aime jouer des finesses de l’écriture et vibrer de rencontres en partage. Son univers ? Les cultures alternatives, la french touch et les tendances artistiques émergentes.

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