« je veux connaître le papi, le papa, le mari, le jeune homme, l’enfant que tu es et a été »

On a tous un papi qu’on a plus ou moins eu le temps de connaître. Quand on prend le temps d’y penser, on se rend bien compte que la vie de nos grands-parents n’a plus grand-chose de commun avec la nôtre. Mon grand-père est né sous le Front Populaire, il a connu la guerre, l’occupation allemande, les Trente Glorieuses, l’arrivée d’internet. Il était père en mai 68, grand-père à la chute du mur de Berlin. Il avait des rêves, aussi. En fait il a traversé le siècle comme notre livre d’histoire en classe de Terminale. Et aujourd’hui à 84 ans il cultive toujours son jardin, et il commence, tout juste, à raconter sa page d’histoire à lui. Alors chaque fois que je le peux, je lui demande… « Papi, raconte-moi ta vie ».

Crédits :
Episode 3: « Bien plus qu’un papi ! »
Un texte de 
Marie Duris
Réalisé par 
Caroline Garnier et Elodie Bedjai
Voix : 
Marie Duris
Musique originale : Lucas Beuneche
Montage, habillage et mixage : Lucas Beuneche
Production exécutive et artistique : 
Elodie Bedjai
Illustration : 
Annaïs Helou
Droits musicaux pour la musique du « Lycée Papillon » de Georgius : SACEM
« Je voulais vous dire », une série de 
podcasts Cultur’easy
Une conception originale de 
Elodie BedjaiCaroline GarnierMarion Labbé-DenisMarie Duris et Amélie Gonin.
Produit pa
r Cultur’Easy

Hello mon papi !

Je sais que ce n’est pas ton anniversaire ni même la fête des grands-pères, encore moins noël ou la nouvelle année mais j’avais envie de t’écrire. J’ai besoin de t’écrire.

Tu sais, je repense souvent à notre discussion de l’autre jour, quand tu m’as parlé de ton enfance. J’essaye de remettre de l’ordre dans les bribes de souvenirs que tu me distilles par petites touches, j’essaye de reconstituer le passé de ta vie, mais la tâche n’est pas facile… J’aimerais tellement que tu écrives ton histoire. Tu n’en feras rien je le sais, parce que tu dis toujours que « ce sont des histories de vieux, ce n’est pas intéressant, il faut oublier ». Je ne suis pas d’accord. Moi je veux connaître, le papi, le papa, le mari, le jeune homme, l’enfant que tu es et a été.

Tu le sais, je suis à un moment de ma vie où je me pose beaucoup de questions sur ce que j’aimerais être et réaliser

J’ai la chance de pouvoir prendre du recul sur mes choix professionnels et envisager plusieurs chemins qui me plaisent parce que j’ai pu faire les études que je souhaitais. Et alors je pense souvent à toi qui aurait rêvé d’être professeur de français. Après le certificat d’études tu étais si bon élève que tu as même eu une bourse du canton pour t’encourager à poursuivre tes études mais ta mère, la mémé zabeth, elle n’a pas voulu. Il a vite fallu que tu te formes pour apprendre un métier et ramener des sous à la maison. Tu as alors troqué tes cahiers et tes stylos contre un CAP d’électricien. Ta mère en a décidé ainsi.

Je me rappelle le jour où tu nous as montré ces cahiers d’écolier

Soigneusement rangés dans les malles du grenier, tu les avais sortis parce que tu voulais les jeter ! Le scandale qu’on a fait pour t’en empêcher ! Ils étaient tous là, couverts de ton écriture impeccable, sans aucune rature… sinon le professeur aurait arraché la page : « on ne moufetait pas quand on était môme », tu dis toujours. Cela me fait drôle de t’imaginer petit garçon, en culotte courte dans les années 40. Comment était-ce ? … Sûrement pas comme au lycée Papillon ! tu sais la chanson que tu nous faisais écouter à fond en voiture et qui nous faisait tellement rire !

Tu aurais été un merveilleux professeur

Je me rappelle des fiches que tu m’avais faite pour apprendre les tables de multiplication et quand tu m’aidais pour mes lectures au collège. Tu te souviens quand je devais lire Le Mystère de la chambre jaune pendant les vacances ? On s’installait dans la cuisine et tu me faisais la lecture « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat » … On avait redessiné le plan du château en grand pour suivre Rouletabille dans l’avancée de son enquête, comme des spectateurs aux premières loges !

Tu m’as aussi transmis ton amour pour les sciences

J’ai été marquée par notre visite au Palais de la Découverte. Je revois encore ton enthousiasme devant les maquettes montrant le fonctionnement du système solaire, et cette salle étrange présentant l’infini du nombre pi. Tes yeux brillaient. Tu as toujours été fasciné par toutes ces choses, je me rappelle de toi en train de lire un livre sur le chiffre « zéro » quand j’étais petite… mais qui fait ça ? Cela me dépassait. Au cours de cette même visite tu m’avais aussi expliqué le rapport entre les couleurs et la lumière, que le noir absorbe la lumière alors que le blanc la reflète, et c’est pour cela que les hommes dans le désert ont de grandes tenues blanches. Je me rappelle qu’une femme s’était même arrêtée avec son fils pour t’écouter… j’avais été tellement fière de mon papi qui savait tant de choses !

Et même quand je ne mettais aucune bonne volonté à apprendre parce que je préférais aller jouer dehors plutôt que de comprendre ce qui se passait pendant une éclipse solaire ou la repousse d’une fleur, tu t’obstinais à me montrer utilisant nos jeux pour modèle ! Je revois encore le ballon de foot que tu avais couvert de post-it pour m’expliquer la rotation de la Lune et pourquoi on en voit toujours la même face… J’avais dû poser une question, et une question ne doit pas rester sans réponse ! Il faut croire que c’était efficace parce que je m’en rappelle encore aujourd’hui !

Tu m’as transmis cela, ton amour d’apprendre

On a bien grandi depuis. Je ne te l’ai peut-être jamais dit, alors je te l’écris aujourd’hui, maintenant que je suis en âge de faire des choix importants pour mon avenir… je me rends compte de l’importance de tout ce que tu m’as donné, année après année.

Maintenant, tu nous racontes plus volontiers ton enfance, des choses qui ont changé et que « nous les jeunes » on n’a pas connu. Ta jeunesse à Chepoix dans l’Oise où tes parents tenaient un café.

En 1945, à la fin de la guerre tu avais 7 ans

Tu te souviens de l’occupation allemande et de ton père qui partait parfois par la porte de derrière du café et sautait sur son vélo quand les soldats Allemands débarquaient. Qu’allait-il faire ? Tu ne l’as jamais vraiment su.  Tout comme ton grand-père ne parlait pas de la guerre de 14, tes parents aussi, ils ont vite voulu oublier. Et pourtant, tu te rappelles à la fin de la guerre avoir vu des femmes se faire raser la tête sur la place du village parce qu’elles auraient « fauté avec l’ennemi… ». Tu te rappelles les tickets de rationnements. J’avais été très émue quand pendant un repas de noël tu avais sorti cette vieille sacoche en cuir où tu gardais encore quelques témoins jaunis de cette époque.

Et puis ces étés d’après-guerre que tu passais en Belgique dans une famille qui ne parlait pas un mot de français, oui mais là-bas, ils avaient à manger pour les gosses.

Quand tu me parles de cette vie, de ta vie…, je me rends compte du fossé énorme qu’il y a entre ton époque et la mienne

Ton enfance elle est déjà dans les livres d’histoire !

Puis tu as rencontré mamie quand vous avez déménagé à Nogent-sur-Oise, une fille de cheminot. J’ai beau vous questionner, vous gardez le mystère sur vos flirts. Tout ce que je sais c’est que vous alliez au cinéma le samedi soir… puis à 22 ans vous étiez mariés et vous avez commencé votre vie de couple en plein pendant les Trente-Glorieuses ! Fini le garde-manger, place au réfrigérateur ! J’ai peine à imaginer ce qu’il y avait dans votre frigo dans les années soixante, sûrement pas grand-chose de commun avec le mien !

Sûrement pas de sauce soja, d’emballage plastique ou de brique de lait d’amande… mais pour la bouteille de vin blanc, peut-être ! En 72 vous achetez votre premier appartement, vous n’aviez plus un sou mais vous aviez quand même fait une demande pour avoir le téléphone : et vous avez dû attendre 2 ans pour avoir accès à la ligne ! Les voisines venaient même chez vous pour téléphoner parce que personne d’autre n’en avait au début.

J’aime quand tu me comtes le Paris de ta jeunesse

Il a tellement changé. Tu me parlais encore l’autre jour, avec un brin de nostalgie, de tous ces métiers qui n’existent plus. Tous ces marchands ambulants qui se bousculaient sur les trottoirs. Mon histoire préférée est celle du monsieur qui venait pousser la chansonnette dans les cours des immeubles pour vendre à ces dames des partitions de musique. Mamie et les voisines lui lançaient des pièces de monnaie enroulées dans du papier journal depuis leurs fenêtres ! Aujourd’hui entre les digicodes, les interphones et toutes les grilles ils auraient bien du mal à se faire entendre en bas de chez nous.

Et ce Paris de l’artisanat dont tu te souviens avec amour et que tu ne connais plus

Quand vous alliez au faubourg Saint-Antoine acheter vos meubles directement auprès des menuisiers, ébénistes, tapissiers. Tout était fait mains et sur mesure pour quelques sous. Si tu y retournais aujourd’hui tu ne trouverais plus que des cafés et des restaurants dans tout le quartier.

J’entends dans ta voix comme le doux murmure d’un « c’était mieux avant ». Tu as tellement vu de transformations en plus de 80 ans.

Tu dis souvent qu’on a de la chance d’être la deuxième génération à ne pas avoir connu la guerre alors que ton arrière-grand-père a fait la guerre de 1870, ton grand-père celle de 14, ton père celle de 39… Et toi tu aurais dû partir en Algérie… mais à cette époque tu faisais ton service militaire en Allemagne et ton régiment ne t’a pas laissé partir car tu étais le seul qui avait été formé pour faire fonctionner les radios. Cela t’a peut-être sauvé.

On a beau apprendre tout cela à l’école, quand j’en parle avec toi c’est différent

Tu mets des noms sur des visages, tu donnes des voix aux mots, tu mets des émotions vivantes sur des pages d’histoire.

Tu as beau dire « on s’en fou », « ce n’est pas intéressant », « c’est du passé », moi je trouve cela important que tu nous transmettes ton regard sur cette partie-là de l’histoire, c’est l’histoire de la famille.

La petite histoire dans la grande histoire.

Reste qu’une des choses dont je suis la plus fière dans tout ce que tu nous as transmis et qui pour le coup reste immuable, c’est ton jardin. Avec les cousins on sortait de la maison, un bol à la main et on pouvait jouer à la marchande pour de vrai, il n’y avait qu’à cueillir : les fraises, les framboises, les cerises, les prunes, les pommes, les poires… tu nous as appris à reconnaitre les plantes, à faire attention aux saisons, à lire la météo dans les couleurs du soir.

En revanche, papi, je pense que tu as échoué à me faire apprécier les petites bêtes

Surtout depuis le jour où on a essayé de domestiquer un crapaud qu’on avait baptisé Moutarde. Et surtout avec mamie tu nous as donné le goût des bonnes choses, des produits frais de la terre.

Je sais ce que tu penses de l’écologie, du « manger bio » et du tout électrique !

Toi qui as toujours fait pousser tes légumes, sans jamais les traiter avec de mauvais produits dans votre jardin. Ouvrier de banlieue parisienne avant d’avoir la maison de campagne. Tu penses que c’est beaucoup de bruit et beaucoup de vent, qu’on se laisse abuser par des slogans marketing. Mais comment veux tu que nous fassions ? Je ne peux pas faire pousser des carottes sur mon balcon ! Je ne te garantis pas de faire pousser quoi que ce soit un jour d’ailleurs mais au moins grâce à toi… j’aurais vu comment faire. J’aurais goûté à cet amour de la terre.

Quand on parle de tout cela, je te sens inquiet pour l’avenir, notre avenir plus généralement

Tu nous écris souvent de faire attention aux discours politiques, à la montée des extrêmes. « Beaucoup sont morts en écoutant le chant des sirènes, gardez-vous toujours le droit de réfléchir » m’as-tu écrit. Toi qui n’as jamais compris pourquoi il y avait des frontières. Pourquoi en temps de guerre un homme condamné devient libre s’il parvient à passer de l’autre côté de la ligne…

Amoureux de la liberté que tu es.

Tu nous rappelles l’histoire telle que tu l’as apprise, telle que tu l’as vécue. Tu as eu le temps de prendre du recul sur tellement de choses.

Papi, je crois que c’est pour cela au fond, que j’avais envie de t’écrire

J’avais besoin de coucher sur le papier ces petites parties de toi que je découvre visite après visite pour recréer un bout du fil qui nous lie toi et moi. Autant de mots, de jeux, d’expériences et de débats qui m’ont donné des briques pour construire l’adulte que je suis.

Merci du papi formidable que tu es.

Et compte sur moi papi, je garderai, toujours, ma liberté de penser.

Podcast Cultur’easy Bien plus qu’un papi !

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