Les personnes en situation de handicap font désormais partie des publics prioritaires pour les établissements culturels. D’autant plus depuis la loi de 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». De plus en plus d’actions de médiation spécifiques sont mises en place. Et ce afin de donner à voir, à entendre, à sentir, à toucher les œuvres. En parallèle de la pratique institutionnelle, un nombre extraordinaire d’associations œuvre aussi à une plus grande accessibilité de l’art pour tous. Mais l’objectif n’est pas ici de recenser tout ce qui est fait, d’autres le font. Revenons aux fondamentaux. Qu’en est-il quand on est non-voyant ?

Des dispositifs tactiles sont proposés dans les expositions de la Cité des Sciences et de l’Industrie – Photo : Cité des Sciences et de l’Industrie
Des dispositifs tactiles sont proposés dans les expositions de la Cité des Sciences et de l’Industrie – Photo : Cité des Sciences et de l’Industrie

Comment la personne en situation de handicap construit-elle sa relation à l’art et à la culture ?

Bien entendu, comme tout un chacun, la réponse diffère en fonction de ses prédispositions, de son éducation, de ses pratiques, et aussi bien sûr de son handicap. Cet article n’en fera pas une synthèse hasardeuse.

Nicolas d’Hérouville, jeune cinquantenaire parisien, a perdu la vue à 22 ans. Il a à ce titre la position particulière de quelqu’un qui a vu et qui est devenu non-voyant. Quelqu’un qui garde des habitudes et des façons de penser. Quelqu’un qui a du et qui a su s’adapter à une nouvelle perception du monde. Il a bien voulu répondre à nos questions, en toute sincérité, pour nous aider à appréhender son rapport à la culture.

Quelles sont vos principales pratiques culturelles ?

J’écoute énormément la radio, qui est le vecteur principal de ma « culturation ». J’écoute principalement des fictions sur France Culture, des émissions historiques et politiques, mais aussi de la musique. Je vais également au cinéma une ou deux fois par an, et je visite ponctuellement des expositions.

A l’écoute – Photo : whoalice-moore
A l’écoute – Photo : whoalice-moore 

Comment faites-vous vos choix pour vos sorties culturelles ?

La recommandation a un rôle important dans mes choix de sortie, soit par bouche-à-oreille, soit parce que j’en ai entendu parler à la radio. C’est notamment le cas des films que je vais voir. Je choisis en général ceux où je sais qu’il y aura beaucoup de dialogues et peu de personnages. Le film pendant lequel j’ai été le plus perdu est La mauvaise éducation, de Pedro Almodovar. Avec ses flashbacks incessants, ça a été très difficile pour moi de suivre l’histoire.

Avant de me décider, je demande donc souvent à des personnes qui ont vu le film qui me tente s’il est accessible pour un non-voyant. Mais parfois j’y vais sans savoir trop ce qui m’attend. Par ailleurs, j’ai des copains qui m’emmènent au ciné : ils me décrivent ce qu’il se passe à l’écran.

Au théâtre ou pour une exposition, c’est pareil. Je choisis des événements dont j’ai entendu parler, sur des thèmes que j’ai à cœur. Ou quand on m’informe que c’est intéressant et accessible.

L’offre culturelle doit-elle nécessairement avoir été pensée pour un public non-voyant pour être accessible ou agréable ?

La plupart du temps oui.

Je sais qu’il y a beaucoup de travail intéressant qui est fait sur les audiodescriptions, que ce soit au théâtre, au cinéma ou à la télévision, mais je les utilise très peu. J’ai vu seulement deux spectacles audiodécrits.

Quelques exemples de fils audiodécrits par l’association des Amis des Aveugles et Malvoyants

Dans les expositions, beaucoup d’éléments de médiation sont accessibles. La Cité des Sciences est assez remarquable pour ça, par exemple. Il y a les maquettes, les reproductions à toucher de statues ou les tableaux en relief. Quand cela n’a pas été pensé, c’est une réelle problématique car on ne peut pas toucher directement les œuvres, pour ne pas les abîmer. Après, ces outils ne font pas tout. Pour moi par exemple, qui ne suis pas très tactile au départ, il n’est pas toujours facile de les appréhender. Quand je suis devenu nnvoyant, j’ai surtout essayé de développer mon audition, pour pouvoir me déplacer dans la rue en sécurité et depuis, je suis progressivement venu au tactile grâce à ma pratique de la danse. Entre parenthèses, quand on perd l’usage d’un sens, ceux qui se développent sont ceux qu’on travaille : il n’y a pas de développement automatique des sens !

Toujours est-il que, face à une maquette tactile, je suis un peu perdu. Elle ne permet qu’une vision partielle qu’il faut essayer de recomposer par petits bouts, elle ne donne pas de vision globale.

Et que pensez-vous de l’audioguide ?

J’aime bien qu’on me raconte une histoire sur l’objet que je suis en train de regarder. Pour autant, rien ne remplace la présence d’un médiateur ou d’un guide : il décrit en plus de raconter et permet d’éviter l’obstacle technologique. Il n’y a plus la problématique de toucher le bon bouton. Mais globalement, dans une exposition, j’engrange surtout de l’information, plus que des sensations.

Visite pour non-voyants et mal-voyants au Smithsonian American Art Museum de Washington – Photo : Raquel Zaldivar / NPR
Visite pour non-voyants et mal-voyants au Smithsonian American Art Museum de Washington – Photo : Raquel Zaldivar / NPR

Quels sont les principaux freins auxquels vous devez faire face en tant que non-voyant ?

Mon principal frein est psychologique plus que réel. J’ai du mal à me dire que je vais accorder du temps à la culture. J’écoute beaucoup la radio, mais je sélectionne peu de podcasts ou de livres. Je suis abonné à une bibliothèque audio qui me permet de télécharger ou de commander des CD d’un grand choix d’ouvrages, mais ce n’est pas évident à faire seul. Et il faut dire que c’est très long de lire un livre audio : quand on lit avec les yeux, on ne lit pas les phrases en entier, on peut sauter des passages et déduire les mots qu’on a sautés grâce au reste de la phrase. Le livre audio, lui, se lit à la vitesse de la lecture parlée. Et puis, il faut rester concentré tout du long, ça demande un investissement et parfois un effort particulier.

Un exemple de livre audio : Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Denis Diderot – Lecture d’Olivier Gaiffe
Un exemple de livre audio : Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Denis Diderot – Lecture d’Olivier Gaiffe

Dans les expositions, j’ai parfois rencontré un problème lié à la conception sonore des espaces. Quand il y a trop de sons différents, l’univers sonore est brouillé. Quand l’espace est mal conçu, les sons deviennent du bruit : c’est-à-dire que les sons ne sont pas distinguables les uns des autres. Or, en tant que non-voyant, j’ai besoin de pouvoir me fier à un bruit pour m’orienter : entendre d’où viennent les sons, suivre une sonorité, percevoir la réverbération des bruits pour entendre s’il y a un porche ou un mur…

Quelle différence faites-vous entre vos expériences artistiques et sensibles comme voyant puis comme non-voyant ?

Vous savez à quel point la vue est un sens prégnant, qui vous prend même quand vous êtes passif, c’est quelque chose qui vous saisit d’emblée. Quand j’étais voyant, j’étais très fasciné par ce qui était beau. Je ne parle pas forcément d’art, mais aussi des visages, des paysages. Ce qui a changé, bien sûr, c’est que je ne peux plus voir les visages. Je peux les toucher parfois, mais cela ne procure qu’une vision partielle. Le toucher ne donne pas, comme la vue, cette vision à la fois de l’ensemble et du détail. Et, par habitude peut-être, j’essaie de me représenter visuellement ce que je touche. Les descriptions qu’on me fait me renvoient à des images passées. Les visages des personnes que je rencontre se dessinent dans ma tête, flous, impressionnistes, mais renvoient aux visages de personnes que j’ai vues et qui avaient une voix ressemblante.

Cependant, comme j’ai beaucoup de mal à me représenter visuellement les choses, j’ai aussi beaucoup de mal à être ému.

Pour l’ouïe, en revanche, rien n’a changé. J’ai toujours le même rapport à la musique. Et le fait d’avoir travaillé mon audition m’apporte aussi de nouvelles émotions.

Par exemple ?

J’ai été très surpris la première fois que j’ai entendu arriver les pas de quelqu’un derrière moi dans la rue, alors que je ne faisais pas attention à ça avant.

Le travail des sensations a également été quelque chose de nouveau pour moi. Grâce à un stage de découverte dans la nature, j’ai découvert beaucoup de choses il y a quelques années. On appréhendait le sable, les plantes, l’eau avec chacun des sens et je me suis senti connecté à la nature comme jamais auparavant. Cela a duré quelque temps, mais c’est un travail perpétuel pour maintenir ce degré de sensibilité. Par la suite, j’ai participé à des ateliers d’expérience sensorielle pour travailler l’odorat, l’audition, la kinesthésie… On y fait des découvertes qui agissent sur les émotions.

Quand on devient non-voyant, se laisser guider par quelqu’un peut aussi être émotionnellement assez fort. On doit apprendre à faire confiance.

Se sentir connecté à la nature est l’affaire de tous les sens – Photo : Mrexentric / Pixabay
Se sentir connecté à la nature est l’affaire de tous les sens – Photo : Mrexentric / Pixabay

Et la pratique artistique ?

J’ai pratiqué la danse pendant neuf ans, dans un cours ouvert à tous mais fondé sur le concept de danser sans voir. Les personnes voyantes qui y participaient devaient mettre un bandeau sur leurs yeux. Ce cours de danse contemporaine nous faisait travailler sur les contraintes et les espaces de liberté, sur le déplacement dans l’espace, sur la recherche de nos propres capacités corporelles. La prof nous a aussi ouverts à des œuvres de sculpture et de peinture. On a fait des ateliers dans des musées, avant l’ouverture, on reproduisait les postures des statues ou des peintures, on dessinait avec du papier en relief les choses que l’on touchait. Appréhender de manière multimodale les œuvres a été un moment très particulier.

Cette pratique m’a apporté du dynamisme, une façon de faire circuler l’énergie. Au début, c’était difficile car mon corps était endormi, mais avec le temps qui passait, j’avais l’impression de retrouver des marges de liberté physique que j’avais perdues.

J’ai aussi découvert une nouvelle manière d’appréhender le corps de l’autre. Grâce à des exercices d’équilibre, de contrepoids, d’encerclement et de rotation en duo, nous avons appris un toucher du corps qui est au-delà des affects ou du désir, simplement du corps vivant.

La danse permet d’aiguiser ses sens et de retrouver une forme de liberté – Photo : fsHH / Pixabay
La danse permet d’aiguiser ses sens et de retrouver une forme de liberté – Photo : fsHH / Pixabay

Propos recueillis par Laure Armand d’Hérouville,

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Après avoir vécu son enfance à travers le monde et mené à bien des études d’Histoire et de gestion de projets culturels, Laure Armand d’Hérouville exerce depuis 10 ans dans cet univers créatif et exaltant. Elle est désormais consultante indépendante, en particulier dans le domaine des musées et du patrimoine.

1 Comment

  1. Brigitte Lavallette Répondre

    Très bel article,il est vrai que lorsque l’on dispose de tous ses sens on ne se met jamais à la portée de ceux qui ne l’on pas et de ce fait ils sont un peu coupés de tout ce qui se dit « CULTURE » lorsque cette pandémie sera terminée et que je pourrais de nouveau visiter un musée où une expo je serais attentive à regarder si autour de moi une personne a besoin de mon aide,merci pour ça

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