Johanna Silberstein est comédienne de formation. Depuis 2017, elle codirige avec Matthieu Roy – metteur en scène -, la Maison Maria Casarès. Cette maison a été léguée par la comédienne Maria Casarès (1922-1996) à la commune d’Alloue, en Charente, pour remercier la France de son accueil. Maria Casarès a fui l’Espagne Franquiste à l’âge de quatorze ans. Son père occupait les fonctions équivalentes à celles de Premier Ministre.

Maria Casarès a dédié sa vie au théâtre et a incarné de très grands rôles. Elle a participé aux grandes aventures de son temps comme la naissance du Festival d’Avignon. Johanna Silberstein et Matthieu Roy proposent cette année une riche programmation autour du centenaire de sa naissance.

Johanna Silberstein et Philippe Canales dans « La correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus », à la Scène Thélème – Paris © Fatma Alilate
Johanna Silberstein et Philippe Canales dans « La correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus », à la Scène Thélème – Paris © Fatma Alilate

Vous dirigez avec Matthieu Roy la Maison Maria Casarès et vous y avez impulsé une dynamique, notamment par le Festival d’été.

L’ancienne maison de Maria Casarès est portée par son âme, sa mémoire. C’est un ancien domaine agricole de cinq hectares en pleine nature, au bord de la Charente. Cet ancien refuge est devenu un lieu de création dédié au théâtre. Plus jeunes, nous y avons répété un de nos premiers spectacles, on aimait beaucoup et c’est pour cela que nous avons candidaté à sa direction. On a créé le dispositif Jeunes Pousses pour accompagner sur deux ans les premiers spectacles de jeunes artistes.

Vous avez ressenti qu’il y avait un besoin d’accompagnement ?

C’est une analyse de notre métier dans lequel on évolue depuis quinze ans. Il y a certaines problématiques dans les métiers du spectacle vivant. Les spectacles ne durent pas assez longtemps et l’accompagnement nécessite de la durée.

Il y a un problème de diffusion.

Oui. Il y a trop de productions, le problème de diffusions s’est accru. Les jeunes ont des difficultés à s’insérer dans le milieu malgré des formations exigeantes.

Est-ce qu’il y a des liens entre ce dispositif et le Festival que vous proposez l’été ?

Le Festival d’été est le deuxième grand pôle de notre projet. Le domaine de La Vergne a un parc magnifique. Il se prête à un festival populaire en plein air. Pour chaque spectacle, on lie un moment de convivialité et de gastronomie. Ça faisait aussi partie de nos prérogatives. On voulait vraiment rencontrer les spectateurs, échanger et valoriser les richesses du territoire. Pour tous les moments gustatifs, on travaille avec les producteurs locaux. Il y a aussi des visites de la Maison.

Oui, c’est intéressant. Notamment un parcours sonore qui a été réalisé par Matthieu Roy en hommage à Maria Casarès. On marche sur ses traces ?

C’est exactement ça. On a créé également un parcours sonore dans le parc du domaine autour de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus (1913-1960).

Maria Casarès et Gérard Philipe dans « Les Épiphanies » d’Henri Pichette, 1947 - Fonds association Jean Vilar - photographie Fititjian © D.R.
Maria Casarès et Gérard Philipe dans « Les Épiphanies » d’Henri Pichette, 1947 – Fonds association Jean Vilar – photographie Fititjian © D.R.

Cette année vous fêtez le centenaire de la naissance de Maria Casarès. A la scène Thélème à Paris, vous avez proposé une présentation de la correspondance amoureuse Casarès – Camus. La publication a eu lieu en 2017, l’année de votre nomination.

C’était en effet un heureux hasard. On a été nommés en janvier 2017 et on a appris la publication de la correspondance en avril. Le livre est sorti en novembre, il a très bien marché. Ce qui a surpris tout le monde, c’est la qualité d’écriture de Maria Casarès. Et c’est quand même un très gros livre avec 813 lettres ! Maria Casarès était un peu tombée dans l’oubli. Catherine Camus a dit qu’elle avait publié cette correspondance parce qu’elle l’aimait beaucoup. Elle ne voulait pas qu’on l’oublie.

Maria Casarès lui avait vendu les lettres pour refaire la toiture de sa maison. Le travail de réhabilitation autant sur sa mémoire que sur le projet de développement de ce lieu culturel se sont portés en simultané.

Dans les lettres proposées, il y a la place du théâtre qui est importante entre Camus et Casarès. Ce thème est aussi bien sûr très présent pour le duo Gérard Philipe (1922-1959) et Casarès. C’est vous qui avez fait ces deux montages ?

Les deux lectures sont mes montages. Je suis une grande passionnée des textes. Ce qui me relie aussi intimement à Maria Casarès. Ce qui me touche, c’est le prisme du théâtre, cette passion commune. C’est ce fil qui m’intéressait. Pour Casarès – Camus, ça ne m’intéressait pas de faire un montage sur les meilleurs moments de la description amoureuse.

C’est ça qui est étonnant. Vous ne faites pas du tout une focalisation sur la passion amoureuse. Il y a une ouverture sur le quotidien.

Je pense que c’était la meilleure manière de les rencontrer. De toute façon, la passion est tellement forte que ce n’était pas la peine de s’appesantir dessus. Elle est en filigrane dans toutes les lettres. Ce qui est intéressant c’est de rencontrer leur humanité. Camus est un peu plaintif, Maria Casarès essaie de le soutenir. En même temps, il va à la pêche, il raconte les truites sauvages et insaisissables. Il se promène avec toute sa poésie. Je voulais transmettre ce qui les animait, lui c’était l’écriture et elle le théâtre.

 Anne Duverneuil et Charlie Fabert dans « Les Enfants terribles, Maria Casarès et Gérard Philipe », à la Scène Thélème – Paris © Fatma Alilate
Anne Duverneuil et Charlie Fabert dans « Les Enfants terribles, Maria Casarès et Gérard Philipe », à la Scène Thélème – Paris © Fatma Alilate

Dans ce que vous avez proposé, il y avait de l’inattendu, des étincelles politiques. Pour la correspondance amoureuse, la lettre sur Léningrad renvoie au contexte de cette période. Et pour Casarès – Gérard Philipe, on découvre l’engagement du comédien pour les acteurs. Vous faites apparaître ces dimensions-là.

Ça a été ma grande découverte notamment pour Gérard Philipe. Ce montage de textes est une co-production avec la Maison Jean Vilar et le Festival d’Avignon pour le centenaire de Gérard Philipe et de Maria Casarès. Ils sont nés la même année, à trois semaines d’écart. Tous les deux ont commencé ensemble et ils ont rejoint la troupe du Théâtre National Populaire (TNP) dirigé par Jean Vilar.

Ils ont joué Le Cid quelques mois avant la mort fulgurante de Gérard Philipe. Et puis ils ont eu une petite aventure, fait du cinéma ensemble. Il y avait une complicité. Gérard Philipe, je connaissais moins. J’avais une image surannée, complètement ringarde de cet acteur se faisant enterrer avec le costume du Cid. J’ai découvert en effet l’engagement de cet acteur qui a été extraordinaire.

Pour son ami le poète Henri Pichette (1924-2000), il loue un Théâtre. Il fait découvrir au public son texte avant-gardiste, Les Épiphanies, dans lequel joue Maria Casarès. C’est sublime. Ensuite, il devient star de cinéma, il utilise cette notoriété pour défendre la cause du Théâtre National Populaire. C’était l’idée de Jean Vilar d’amener les grands textes sur tous les territoires auprès de tous les publics. Quand Gérard Philipe jouait, il y avait foule. Et bien sûr il s’est engagé au niveau syndical pour défendre les droits des comédiens.

Vous allez ouvrir prochainement une nouvelle scène à Poitiers.

Il y aura la Maison Maria Casarès à Alloue et la Scène Maria Casarès à Poitiers. Notre compagnie de théâtre est à Poitiers. On avait très envie d’ouvrir un lieu complémentaire. La Maison Maria Casarès, c’est très bien l’été pour accueillir le public dans un Festival avec beaucoup de propositions en extérieur et ce sera le reste de l’année un lieu de fabrique pour les compagnies. On y accueillera aussi les scolaires. Nous sommes toujours animés comme Jean Vilar de cette idée que le théâtre peut amener des choses formidables dans la société d’aujourd’hui avec des enjeux poétiques, politiques, de pensée.

On avait envie de diffuser davantage nos spectacles, notamment ceux des metteurs en scène du dispositif Jeunes Pousses qu’on accompagne. Car comme on l’a dit, la diffusion est un problème. Et nous allons tenter de faire venir un public qui ne va pas ou ne va plus au théâtre, c’est notre utopie.

Propos recueillis par Fatma Alilate

La Maison Maria Casarès

Domaine de La Vergne

16490 Alloue

Tél. : 05 45 31 81 22

http://mmcasares.fr

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