Interview croisée de quatre street-artistes de génie qui nous livrent leur expérience et leur ressenti de femmes dans le monde des arts de rue.

Évoluer en tant que femme dans le milieu street-art, historiquement masculin, à quoi ça ressemble ? Quelle part d’influence occupe leur féminité dans leur travail ? La rue appartient-elle vraiment à tous les artistes ? K.Yôo, Carole b., Emyart’s et Sabrina Beretta répondent à nos questions.

En quoi le fait d’être une femme influence-t-il la façon d’exercer son art ?

Être une femme influence nécessairement une vie, a fortiori une vie d’artiste. Chez nos quatre protagonistes, l’expression de leur féminité se traduit de différentes façons. Néanmoins, toutes se rejoignent sur un point : le regard qu’elles posent sur cette pratique artistique est autre que celui généralement soutenu par la gente masculine. En tant que femmes artistes, elles apportent chacune à leur façon, une nouvelle forme de sensibilité et d’esthétisme.

Atteinte d’endométriose, K.Yoô nous confie que sa maladie influence aussi bien ses peintures que son processus créatif. L’artiste réalise un travail introspectif approfondi – notamment en période de crises – qu’elle retranscrit ensuite dans ses œuvres. Et cela se ressent. Elles sont indéniablement habitées d’une énergie mystique, une énergie féminine.

Femme street-art : Oeuvre de K.Yoô
Femme street-art : Oeuvre de K.Yoô

Chez Emyart’s, cette démarche est sublimée par le médium qu’elle utilise : le pastel à huile. Son trait est raffiné, minutieux, délicat. On ne peut qu’être touché.e par la douceur et la profondeur des regards des femmes à qui elle rend hommage.

Être une femme influence aussi grandement le travail de Sabrina Beretta, puisque c’est à travers celui-ci qu’elle se raconte en tant que personne. Mélange explosif de précision et de philosophie, c’est par le prisme de chaque partie de sa personnalité, de son caractère, de son expérience, de son histoire que sont construites ses créations. Ce constat est d’ailleurs une allégorie éloquente du travail qu’elle réalise autour de l’effet papillon. 

Femme street-art : Travail sur l'effet papillon de Sabrina Beretta
Femme street-art : Travail sur l’effet papillon de Sabrina Beretta

Carole b., quant à elle, a toujours baigné dans un milieu de femmes avant de devenir artiste. Son expérience en centre carcéral a notamment nourri sa réflexion et son désir d’engagement. Depuis, elle dédie son art au combat féministe. Simone Veil, Joséphine Baker, Frida Kahlo, Wonder Woman… La pochoiriste met à l’honneur des femmes qui ont marqué l’histoire, accompagnées d’un motto qui en dit long : Liberté, Égalité, Féminité.

Existe-t-il des préjugés du fait d’être une femme dans l’univers street-art ?

Sans se concerter, les quatre artistes se rejoignent une nouvelle fois sur une partie de la réponse. Oui, il existe des préjugés, mais comme dans tous les milieux. Le street-art n’y échappe pas, mais n’en est pas le berceau pour autant.

Il est moins évident pour une femme artiste – et plus généralement une femme entrepreneure – d’être prise au sérieux. Pourtant, comme le rappelle Sabrina Beretta, il ne s’agit pas d’un hobby qu’elles exercent pour passer le temps. Mais bien de leur métier.

D’après Carole b., l’art féminin est vite connoté enfantin, naïf ou superficiel. Un raccourci regrettable, certainement engendré par une méconnaissance de celui-ci. Ce manque de considération, elle l’attribue en partie aux institutions. Celles qui organisent des évènements dans lesquels les artistes féminines sont souvent absentes, puis qui se rattrapent une fois par an, le 8 mars, en promouvant un art exclusivement féminin. Et en partie aux médias, qui ont tendance à surexposer les artistes hommes – dont certains disposent déjà d’une belle notoriété – au détriment de leurs homologues féminines.

Aussi faut-il parfois compter sur les actions de certains artistes hommes, comme Combo CK, pour assurer une représentation égalitaire de l’art masculin et féminin au sein d’expositions ponctuelles.

Femme street-art : Travail au pochoir par Carole b.
Femme street-art : Travail au pochoir par Carole b.

Selon K.Yoô, une femme est également davantage attendue au tournant. Elle doit être plus pointue dans ce qu’elle propose. À ses débuts, afin de ne pas être soumise à des considérations différentes, l’artiste peintre nous confie s’être camouflée sur des jams. “Je m’habillais volontairement en large pour cacher mon corps, mais en fait ce n’était pas moi”.

Pour autant, les quatre artistes refusent d’en rester là. “C’est ce qui me pousse en tant que femme à me surpasser pour compter dans un domaine où les femmes sont encore trop peu représentées” assure Sabrina Beretta.

Face à une surreprésentation des figures masculines, est-ce difficile pour une artiste de rue de s’identifier et de s’imaginer se faire une place dans le milieu ?

S’imaginer se faire une place dans le milieu n’a pas été un problème pour les quatre artistes urbaines, dans la mesure où elles n’ont pas conscientisé la chose dès le départ. Elles empruntent la route qui est la leur, sans mettre un nom sur la destination.

Elles mettent notamment en avant la fonction cathartique de leur art, qui est un moyen d’expression puissant, avant d’être un moyen d’acquérir une reconnaissance dans l’univers des arts urbains.

Par ailleurs, K.Yoô ne s’est jamais mise de quelconque barrière. Nomade en camion sur les routes de France ou en sac à dos en Amérique latine, elle a toujours emprunté des chemins en apparence balisés pour les hommes. Elle déplore cependant l’invisibilisation dont sont victimes les femmes dans le milieu de l’art en général. “Les artistes féminines ont souvent été oubliées, dans les bilans d’histoires de l’art, que ce soit dans l’impressionnisme ou autres”. Difficile en effet de s’identifier à des figures que l’on ne connaît pas.

Femme street-art : K.Yoô en cours de création
Femme street-art : K.Yoô en cours de création

Carole b. nous confie avoir eu quelques appréhensions à ses débuts. Elle redoutait qu’il y ait un décalage entre son univers de street artiste qu’elle qualifie de très doux et la perception que les gens se font traditionnellement de l’art urbain. C’est un homme et ami street artiste reconnu, Spray Yarps, qui l’a soutenu dans cette voie. “Ce genre d’encouragement est pour moi est un acte militant féministe.” revendique-t-elle.

De son côté, Emyart’s ressent une certaine émulation et une solidarité féminine qui émerge du microcosme des arts urbains ; même s’il existe toujours quelques rivalités. C’est plutôt l’absence de figures auxquelles elle pourrait s’identifier techniquement qui rend difficile toute identification. En effet, presque personne n’utilise le pastel à l’huile dans le street-art. On lui souhaite d’en devenir l’ambassadrice.

Femme street-art : Emyart's
Femme street-art : Emyart’s

Pourtant perçu comme une contre-culture progressiste et engagée, pourquoi les femmes sont-elles encore sous-représentées dans le monde du street-art ?

L’urbain – et plus particulièrement l’art urbain – est souvent indissociable du masculin, constate Sabrina Beretta.

Pourquoi ?

L’une des clés de compréhension tient certainement à son origine. Issus de la culture hip-hop, les arts de la rue ont été initiés par le graffiti, alors considéré comme une pratique vandale illégale qui dégradait l’espace public. 

Dans l’imaginaire collectif, les figures représentatives des streets-artistes sont souvent des hommes qui graffent de nuit, bombes à la main et capuches sur la tête. Aussi, même si le street-art a désormais conquis une reconnaissance officielle et qu’elle s’estompe de plus en plus, cette image semble toujours lui coller à la peau.

Carole b. avance un autre argument tout aussi intéressant.

Dans l’univers des arts urbains, les hommes évoluent souvent en réseau, en crew, en petite équipe. Les femmes un peu moins. Elle suppose que cette façon de travailler est moins ancrée dans leurs habitudes, moins compatible avec leur emploi du temps et moins adaptée à la pluralité des techniques artistiques qu’elles utilisent. Comme Carole b. le réalise avec ses collages, les femmes sont plus enclines à préparer leurs œuvres chez elles. S’ajoute à cela, le fait qu’il puisse y avoir plus de pudeur à montrer leurs œuvres et de craintes à s’exprimer en direct. La résultante d’un travail plus solitaire, c’est qu’il est ensuite plus difficile de s’imposer.

Emyart’s la rejoint d’ailleurs sur ce point. Être invité.e en tant qu’artiste sur les évènements dédiés au street-art, est avant tout une question de réseau. Or nombre d’entre eux sont majoritairement constitués d’hommes.

Femme street-art : Oeuvre de Emyart's
Femme street-art : Oeuvre de Emyart’s

Enfin, K.Yoô rappelle que les femmes ont plus de contraintes dans la gestion de leur vie personnelle. Et que cela influe inévitablement sur leur vie professionnelle. Malgré tout, les choses évoluent.

 “L’art urbain a changé. La vision que les gens ont de l’art urbain est seulement en train de changer. Et cette représentation féminine s’amorce en ce moment et changera dans les prochaines années. Mais faut pas s’inquiéter, on est sur le coup, on y travaille.” nous garantit Sabrina Beretta.

L’avenir de l’art urbain féminin est assurément entre de bonnes mains. Pourvu que ce changement continue de s’accélérer. Car il y a encore un peu de boulot ! Carole b. nous le confirme bien.

Ça n’ira jamais assez vite parce que je suis dans la double minorité : je suis noire et je suis femme. Mais j’en joue et en en jouant, ça devient une force.”

Construite par et pour les hommes, la rue ne serait-elle pas plus hostile aux femmes artistes ?

Nous voulions aussi aborder de l’intérieur la problématique de l’occupation de l’espace urbain par les femmes. La ville est un endroit sexué où la liberté de mouvement n’est pas la même pour tout le monde. Street-artistes féminines comprises.

Comme le souligne Emyart’s, les femmes restent consciemment ou inconsciemment sur leurs gardes. Elles ont toujours ce questionnement en tâche de fond qui leur suggère de faire attention.

Carole b. en a bien conscience aussi. La rue est un espace violent, d’autant plus quand on est engagé.e dans une lutte comme celle du féminisme. Ses œuvres ne sont pas toutes bien reçues par celles et ceux qui les découvrent. Bon nombre de ses Simone Veil ont été massacrées par des personnes anti-IVG ou anti-féministes.

Toutefois, elles sont unanimes. La rue est avant tout un support incroyable. Un lieu de partage privilégié. Et un espace accessible à tout le monde. Artistes ou pas.

Nul besoin de faire la démarche intentionnelle de se rendre dans un espace culturel dont l’entrée est souvent payante.

Qui plus est, l’espace urbain offre aux artistes un moyen d’avoir un contact direct avec le grand public. “C’est vachement intéressant en termes d’expérience personnelle mais aussi artistique, parce que tu as un retour en direct des gens dans la rue, c’est très enrichissant. Tu te rends compte tout de suite si ton travail a du potentiel ou pas” confirme Emyart’s.

Carole b. est toujours touchée quand les passant.e.s essaient de rattraper ses œuvres vandalisées, pour leur donner un second souffle. Comme elle nous le dépeint, “la rue c’est un des plus beaux espaces pour exposer, ça ne triche pas à cause du quand dira-t-on (…) ça donne une proximité, une porte, un aperçu, qu’on n’a pas quand on fait des œuvres qui ne sont qu’exposées dans un lieu clos comme un salon”.

Enfin, la rue est aussi un support de choix pour faire passer des messages.

L’engagement est-il inhérent au travail d’une artiste dans l’écosystème du street art ? 

S’il se manifeste différemment chez les quatre artistes, l’engagement semble être un point d’ancrage commun.

Carole b. met un point d’honneur à ne coller que des figures engagées dans la rue.

Il s’agit pour elle d’un espace de dialogue où il est possible de faire changer les mentalités, bouger les consciences, donner à réfléchir.

Ce n’est pas pour rien qu’elle a fait le choix du timbre comme élément signature. Ses Marianne, c’est elle qui les choisit. Pourvu qu’elles soient le reflet contemporain de cette femme révolutionnaire, symbole de liberté et de justice. D’ailleurs, toutes ne sont pas nécessairement féminines.

Femme street-art : Timbres de Carole b.
Femme street-art : Timbres de Carole b.

Au-delà des personnalités de femmes qu’elle représente, Carole b. placarde aussi des pochoirs d’hommes.

Thomas Sankara et Yves Saint Laurent, pour ne citer qu’eux.  “Le féminisme, c’est aussi une affaire de bonhommes. Il y a beaucoup d’hommes qui ont aidé à faire avancer les choses. Et c’est important de les mettre dans la rue pour rappeler que c’est un combat qui concerne tout le monde”.

Brillante, la pochoiriste aime faire résonner histoire, pop art et féminisme. Dans des œuvres aussi engagées qu’engageantes, qui invitent toutes celles et ceux qui les confrontent à en savoir plus sur ces personnages militant.e.s.

Cette magie opère aussi quand on rencontre une œuvre de K.Yoô au détour d’un grand mur de pierre.

On retrouve dans ses créations toute l’imagerie des animaux communément associés à la sorcière ; cette icône féminine et féministe, dans laquelle l’artiste peintre se reconnait beaucoup.

Couleuvres, corneilles, chouettes… elle aspire à mettre en valeur ces animaux de la terre, qui n’ont pas toujours bonne réputation. “D’une parce que j’adore les observer et de deux parce que j’ai vraiment envie de casser cette image judéo-chrétienne qui diabolise les animaux », explique-t-elle.

Sans entrer dans la controverse politique, Sabrina Beretta est aussi désireuse d’interpeller, de susciter une réaction.

Son œuvre Panda muerte, à titre d’exemple, est une porte d’entrée sublime vers le monde enchanté du mélange culturel.

Femme street-art : Native Raccoon de Sabrina Beretta
Femme street-art : Native Raccoon de Sabrina Beretta

Dévoiler l’esthétisme de la nature dans la rue et donner la possibilité aux citadins et citadines d’interagir avec des animaux sauvages est déjà une forme d’engagement. Aussi, nous vous souhaitons de croiser le chemin des femmes et des panthères de la série Métamorphoses oniriques d’Emyart’s.

Un conseil à toutes les femmes qui aimeraient se lancer dans le street-art ?

Une fois n’est pas coutume, c’est de concert qu’elles donnent le même (très bon) conseil à toutes les femmes qui aimeraient se lancer : just do it. Allez-y. Avec du courage. Un peu de culot. Et sans avoir peur du ridicule.

Si l’art aide certainement à se connaître, K.Yoô invite les artistes féminines à mettre en application tant qu’elles le peuvent ce mantra qui est le sien : “sois toi”. Soyez vous.

Il ne faut pas avoir peur de se montrer, de se livrer et de partager parce que l’art rassemble, permet de faire des rencontres et déclenche des opportunités formidables” nous certifie Sabrina Beretta.

Sur un autre sujet, Emyart’s et Carole b. recommandent aux femmes artistes de ne pas hésiter à investir des lieux autres que ceux exclusivement dédiés au street-art.

Enfin, si Sabrina Beretta ne devait garder qu’un conseil. Le meilleur. Ce serait celui de ne pas avoir peur de l’échec.

C’est ce qui nous définit, nous construit, nous déconstruit, nous reconstruit, et nous permet de changer et d’évoluer ; et chaque élément, chaque chose que l’on fait et que l’on réussit, chaque chose que l’on rate, c’est une pierre à notre édifice”.

Et si l’on influençait le futur en diffusant le récit de ces artistes aussi inspirantes que talentueuses ? En espérant que cet article puisse incarner un micro battement d’aile qui fasse voler leurs messages le plus loin possible, nous remercions Carole b, Emyart’s, Sabrina Beretta et K.Yoô pour leurs réponses éclairées, sincères et bienveillantes.

Si vous aussi vous souhaitez participer au mouvement, nous vous invitons à le partager sur les réseaux sociaux. Retrouvez aussi les œuvres des quatre artistes sur leurs profils Instagram respectifs… et dans la rue !

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Propos recueillis par  Charlotte Combret ,

Rédactrice web SEO indépendante, j’aime creuser des sujets et soulever des questions. Aussi bien adepte de la prose de Mona Chollet que de celle de Damso, mes articles sont souvent le fruit d’influences culturelles très diverses. Utopiste et hypersensible, mon écriture se veut avant tout inclusive, dans tous les sens du terme.

2 Commentaires

  1. Brigitte Lavallette Répondre

    Magnifique réquiem pour les femmes qui le méritent bien ces oeuvres sont sulimes,merci pour votre reportage

  2. Pingback: Sabrina Beretta interviewée par le media Cultur'Easy

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