Qui n’a jamais rêvé de faire revenir à la vie un être cher décédé ? Au Mexique, el Día de Muertos est une fête marquant le retour temporaire des défunts sur terre. Une célébration joyeuse des morts par les vivants.

Entre naître et mourir coule notre vie. Expulsés du sein maternel, nous avons devant nous un saut angoissant, véritable saut de la mort, qui prendra fin qu’avec notre chute dans la mort. Mourir serait donc revenir là-bas, à la vie d’avant la vie ?  Serait-ce vivre à nouveau cette vie prénatale dans laquelle repos et mouvement, jour et nuit, temps et éternité cessent d’être contradictoires ? Mourir serait donc cesser de devenir, être définitivement ? La mort est peut-être la vie véritable ? Et naître mourir, et mourir naître ? Nous n’en savons rien. Et bien que nous n’en sachions rien, tout notre être aspire à échapper à ces contradictions qui nous déchirent. 

Octavio Paz, « Todos Santos Día de Muertos », El laberinto de la soledad, 1950

Si la mort est en réalité la vie véritable alors les morts se trouvent forcément au cœur de la vie !

Histoire et origines du Día de Muertos : une parfaite illustration du syncrétisme

Calavera du Día de Muertos
Calavera du Día de Muertos

El Día de Muertos est le symbole du métissage entre l’héritage préhispanique et l’héritage colonial. Une fusion culturelle entre rites païens d’origine aztèque et coutumes des colons espagnols. De même, la relation avec la mort et ses différentes formes d’expression sont la résultante de ce syncrétisme culturel et spirituel. Avec le temps, ce rite va osciller entre ses différentes origines au gré des aléas politiques et sociaux du pays.

L’héritage des Aztèques

Avant la colonisation espagnole, les peuples mésoaméricains (aztèque, maya, purépecha, totonèque) avaient en commun une vision commune de la mort et du culte des ancêtres.

Les Aztèques se rendaient fréquemment sur les tombes de leurs défunts et y laissaient des offrandes. Ils célébraient leurs morts deux fois par an durant le mois d’août. Ils fêtaient d’abord les enfants (Miccaihuitontli) puis vingt jours après les adultes (Hueymiccalhuitl).

Par ailleurs, la représentation omniprésente de têtes de morts et squelettes dans l’art précolombien semble être un autre héritage évident. Cela coïncide avec l’idée que la mort n’était pas une fin mais plutôt une étape d’un cycle mort/renaissance.

L’influence du catholicisme avec l’arrivée des colons espagnols

À la suite de la conquête espagnole, le catholicisme s’est imposé au Mexique. Les colons espagnols ont alors déplacé les dates des deux rites aztèques afin de les faire coïncider avec la Toussaint.  Miccaihuitontli est célébré le 1er novembre lors du Día de Todos los Santos. Hueymiccalhuitl a lieu le jour d’après, le 2 novembre, lors du Día de Muertos. De nouveaux rituels et cérémonies sont également apparus avec l’arrivée du catholicisme. La culture indigène réinterprète alors les symboles chrétiens. On continue de représenter les crânes et ossements mais la signification n’est plus la même. D’autres éléments comme la danse macabre (mise en scène de la mort venant chercher les hommes sans distinction sociale) sont par exemple facilement assimilés par les Mexicains.

La revalorisation du passé préhispanique à partir de la révolution mexicaine

Souhaitant trouver des bases communes sur lesquelles construire l’unité nationale, la révolution mexicaine (1910-1924) a revalorisé le passé préhispanique. Ainsi la thématique de la mort se retrouve au cœur de cette reconstruction avec ses représentations les plus communes que sont le crâne et les ossements. La mort est beaucoup représentée par des artistes comme Diego Rivera, Frida Kahlo, José Clemente Orozco ou Francisco Goitia.

La relation très spéciale des Mexicains avec la mort

Autel à la mémoire des morts lors du Día de Muertos
Autel à la mémoire des morts lors du Día de Muertos

Pour l’habitant de Paris, New York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est un de ses amusements favoris, et son amour le plus fidèle. Certes, dans cette attitude, il y a peut-être autant de crainte que dans l’attitude des autres hommes : mais au moins, le Mexicain ne se cache pas d’elle, ni ne la cache ; il la contemple face à face avec impatience, dédain ou ironie : « S’ils doivent me tuer demain, qu’ils y aillent pour de bon. »

Octavio Paz, « Todos Santos Día de Muertos », El laberinto de la soledad, 1950

L’écrivain mexicain Octavio Paz a étudié cet intriguant phénomène culturel et social que constitue el Día de Muertos. Il a particulièrement bien traduit cette dimension si spéciale voire unique de la relation avec la mort au Mexique. Elle accompagne les Mexicains tout au long de leur vie et ne les effraie pas. La mort n’est pas taboue et on tente de lui tenir tête, contrairement à notre vision européenne.

Au-delà de cette idée de familiarité, les Mexicains portent un intérêt profond pour le thème de la mort. Et cela se transforme même en obsession et participe à la construction de l’identité nationale.

Culte de la vie et culte de la mort : deux inséparables au Mexique

Le culte de la vie, s’il est vraiment profond et total, est aussi un culte de mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort finit par nier la vie. 

Octavio Paz, « Todos Santos Día de Muertos », El laberinto de la soledad, 1950

Pour mieux comprendre el Día de Muertos, il faut cerner l’imbrication du culte de la vie et du culte de la mort au Mexique. En effet, la vie et la mort sont deux éléments totalement indissociables selon les Mexicains. Il y a une véritable interdépendance entre les deux. Si l’une perd sa signification, la seconde perd alors sa transcendance.

El Día de Muertos : une fête joyeuse du patrimoine mexicain !

Entre le 31 octobre et le 2 novembre, la fête est bat son plein à l’occasion du Día de Muertos.  Ce rite a pour but de se souvenir des personnes qu’on a perdues. Durant le jour des morts, les défunts se réveillent de leur repos éternel pour venir faire la fête avec ceux qu’ils aiment. Elle constitue un véritable symbole de la culture mexicaine. L’Unesco a distingué cette fête comme Chef-d’œuvre du patrimoine oral et intangible de l’Humanité lors d’une cérémonie réalisée à Paris le 7 novembre 2003. Mais que se passe-t-il exactement durant cette célébration remplie de couleurs et respirant la joie ?

Les principaux symboles et rituels du Día de Muertos

Les  zempaxuchitl  lors de  Día de Muertos
Les zempaxuchitl lors de Día de Muertos

À travers tout le pays on nettoie les tombes et les décorent avec des bougies ainsi que des fleurs orange, les zempaxuchitl. On érige des autels dans les habitations ornées d’images des proches disparus. On y installe de l’encens, des cierges, des têtes de mort en sucre, le pain des morts mais aussi leur nourriture préférée.

La population défile sur de la musique joyeuse, maquillée et déguisée avec des costumes folkloriques. On se rend au cimetière pour se recueillir avec famille et amis sur la tombe du défunt. On peut alors partager avec lui son plat préféré, rire ou boire de l’alcool.

Souvent représentées dans des tenues colorées et situations festives, les calaveras et la Catrina sont des symboles populaires du jour des morts. Les calaverassont ces têtes de morts humoristiques qui ressemblent étrangement à des humains. 

Le personnage de Catrina, squelette d’une dame de la haute société, vêtue de riches habits et portant généralement un chapeau, est rapidement devenu emblématique de la Fête des morts. C’est l’artiste mexicain José Guadalupe Posada qui a créé en 1912 ce personnage en papier mâché coloré. Il est devenu un des symboles du jour des morts et même une icône de la culture mexicaine au cours du XXème siècle. Le squelette portait initialement le nom de « Calavera Garbancera ». C’est à la suite de la peinture « Rêve d’un dimanche après-midi dans le parc Alameda » de Diego Rivera qu’on la nommera « Catrina ».

Quid du caractère festif de la célébration des morts dans les autres pays ?

Si la fête du Día de Muertos est d’origine mexicaine, elle est célébrée dans toute l’Amérique latine avec quelques spécificités en fonction de chaque pays. Mais qu’en est-il au-delà du continent latino-américain ?
 On peut distinguer des célébrations dans différents pays qui revêtent quelques caractéristiques ressemblantes au Día de Muertos.
En Chine, par exemple, les habitants célèbrent leurs morts lors de la fête de Qing Ming au début du mois d’avril. Nommée également « le jour du balayage des tombes », cette fête est l’occasion de se rendre sur la tombe de ses ancêtres. On honore la mémoire des défunts de la famille en leur faisant des offrandes.

En Haïti, La fête des Guédés est commémorée les 1er et 2 novembre. Dans la mythologie du vaudou, les Guédés représentent les esprits de la mort. En cette occasion, les vaudouïsants organisent donc des cérémonies en vue de célébrer leurs dieux de la mort.

En Sicile, le 2 novembre est également festif. Les familles se rendent dans les catacombes pour que les enfants puissent toucher les os des morts. Cela permet que le lien avec les ancêtres ne soit pas brisé.

El Día de Muertos à l’ère de la mondialisation : influence ou récupération ?

Cette tradition n’échappe pas à la globalisation. Une certaine perméabilité avec d’autres cultures s’observe aujourd’hui et le jour des morts n’y déroge pas. On peut penser bien entendu à Halloween ! Célébrée dans les pays anglo-saxons le 31 octobre (la veille de la Toussaint), cette fête s’impose un peu partout dans le monde (même en France depuis les années 2000 !). Ainsi, il est de plus en plus fréquent que des enfants mexicains se déguisent en monstre ou vampire et réclament des bonbons lors du Día de Muertos qui a lieu le même jour qu’Halloween.

Représentation de Frida Kahlo lors du  Día de Muertos
Représentation de Frida Kahlo lors du Día de Muertos

De nos jours, le Día de Muertos a traversé les frontières et connaît un grand succès. Cela est dû notamment à l’engouement et la redécouverte de l’artiste mexicaine Frida Kahlo dans les années 80. Une véritable passion s’est déclenchée pour le Mexique notamment en France et aux États-Unis. Les mouvements de population jouent également un rôle dans le rayonnement du Día de Muertos en dehors du Mexique. Les immigrés mexicains nombreux au Sud des États-Unis ont conservé leur tradition et continuent de célébrer ce rite même loin de leur pays. 

El Día de Muertos : le phénomène

On observe un certain phénomène de mode autour du Día de Muertos notamment au cinéma comme en démontre par exemple le film « Spectre » (James Bond) de Sam Mendes. Ce film débute par une impressionnante parade du Día de Muertos sur la place Manuel Tolsa à Mexico. On a donc intégré cette coutume dans une grosse production du cinéma mais en réalité, ce défilé a été inventé par les scénaristes du film ! Mais le plus incroyable, c’est que cette scène inventée a tellement impressionnée la municipalité de Mexico qu’elle a décidé d’organiser le même événement à l’occasion de son Día de Muertos !
Certains films d’animation ont également revisité cette tradition comme « La légende de Manolo » (produit par Guillermo Del Toro) et « Coco », coproduit par les studios Disney et Pixar.

Véritable rite identitaire perdurant de génération en génération

El Día de Muertos fait partie de l’ADN de la culture mexicaine.Ce rite gorgé de mysticisme attise la curiosité et la fascination de tout le reste du monde, perturbé par cette vision si unique de la mort.

Célébrer vos êtres chers décédés vous semble une pratique étrange et morbide ? On vous rassure, il n’y a pas besoin d’être mort pour mettre à l’honneur nos anciens. Jetez un œil sur notre article sur les grands-mères célèbres.

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Bonus : El Instituto Nacional de los Pueblos Indígenas a compilé, dans une playlist, plusieurs musiques traditionnelles des peuples indigènes qui sont jouées ou chantées pour célébrer la mort. 

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Par  Anne-Elise Grosbois,

"Observer, capturer et partager la Culture", telle est ma devise ! Curieuse et connectée, j’aime m’évader en arpentant les lieux culturels et en voyageant. Freelance spécialisée en stratégie de communication digitale, j'accompagne des structures culturelles et plus particulièrement des artistes du spectacle vivant et de la musique.

1 Comment

  1. J’ai découvert El Dia De Muertos avec le film « Coco ». Un long métrage d’animation haut en couleur, joyeux et émouvant.

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