Elle court, elle court, la rumeur. En 1969, la ville d’Orléans fait parler d’elle dans les médias pour de troublantes raisons. Enlèvement de jeunes filles, « traite des Blanches », commerçants juifs incriminés… Cette rumeur d’Orléans s’avère absolument infondée. Pourtant, rien ne semble vouloir l’arrêter.

Nous sommes au printemps 1969

Orléans, ville de province paisible et sans histoires, est secouée par une affaire invraisemblable. On raconte que des dizaines de jeunes femmes auraient disparu dans les cabines d’essayage de magasins de prêt-à-porter.

Droguées et kidnappées, elles rejoindraient un réseau de prostitution international orchestré par les commerçants eux-mêmes. Coïncidence étrange : ceux-ci sont tous juifs. Quelques années auparavant, des faits similaires ont été rapportés dans d’autres villes françaises, comme Nantes ou Paris. Pourquoi la rumeur s’est-elle cristallisée sur la cité orléanaise ? Pourquoi a-t-elle connu un tel retentissement médiatique ? Comment est-on passé d’affabulations naïves de lycéennes sans mauvaises intentions à une cabale antisémite ? Retour sur un phénomène révélateur des angoisses, inconscientes ou non, d’une société en pleine évolution.

La rumeur d’Orléans : résumé des faits

La rumeur débute entre avril et mai 1969. Elle trouverait son origine dans les lycées de jeunes filles de la respectable cité ligérienne. Elle finit par se répandre dans toutes les strates de la société, au café, à l’usine, au bureau ainsi que dans les repas de famille.

« On dit » que des jeunes femmes sont enlevées dans les salons d’essayage des magasins de la rue de Bourgogne. Elles seraient capturées grâce à des trappes dissimulées sous les cabines. Selon certains habitants bien renseignés, les victimes seraient endormies à l’aide d’aiguilles placées dans les chaussures à essayer.

Dans ce quartier ancien en bordure de fleuve où chaque échoppe possède sa cave et chaque rue son souterrain, l’imagination s’affole. Une fois prises au piège, ligotées et droguées, les infortunées seraient conduites par voies souterraines jusqu’à la Loire. De là, on les enverraient au Moyen-Orient ou en Amérique du Sud pour alimenter la traite des Blanches. Comment ? Par bateau ou par sous-marin ! Rappelons que ces eaux fluviales dépassent rarement un mètre de profondeur…

Voilà ce qui se chuchote en ville sur le ton de la confidence, entre crainte et curiosité coupable. Mais voilà : tout est faux. Aucun élément tangible ne permet d’affirmer que de tels faits se produisent. Pas de tracts calomnieux, pas l’ombre d’une preuve et surtout : pas la moindre disparition signalée dans la région.

Du fantasme de la traite des Blanches à la cabale antisémite

À ce stade il n’est nullement question d’antisémitisme. Malgré tout, la rumeur fait son chemin, circule et enfle. Elle se nourrit des peurs, des méfiances, des ressentiments de chacun. Un commerçant est visé, puis deux, puis six. Leur point commun ? Ils sont tous juifs. Après avoir subi harcèlement téléphonique et plaisanteries grivoises sur la nature de leur « marchandise », ils font face à la vindicte populaire et aux menaces. Les commerçants injustement accusés portent plainte auprès de la police, impuissante.

Comment arrêter une rumeur ? On ne peut pas emprisonner le vent.

Il n’en faut pas plus aux complotistes pour y voir la justification éclatante de leurs théories. La police ne fait rien. Elle n’ordonne pas la fermeture des boutiques. Les riches marchands juifs ont acheté son silence.

Analyse du sociologue Edgar Morin

La presse nationale s’empare de l’affaire. Le 7 juin 1969, Le Monde fait paraitre un article : « Des femmes disparaissent à Orléans : canular ou cabale  ? ». Début juillet, une équipe de sociologues du CNRS arrive sur place. Celle-ci, dirigée par Edgar Morin, va interroger la population et mener l’enquête, trois jours et trois nuits durant.

Morin relève un premier phénomène. La méfiance envers la nouveauté, les modes vestimentaires et musicales émergentes. Les cabines d’essayage se font plus courantes et elles sont sujettes à fantasmes. C’est l’époque où les jupes raccourcissent et où les corps se dévoilent davantage.

Pour les parents et pour certains éducateurs, ces magasins sont l’illustration concrète du danger que représente toute cette nouvelle mode pour la jeunesse féminine : la mini-jupe, Saint-Germain-des-Près, le yéyé (…).

Edgar Morin
Portrait d'Edgar Morin
Portrait d’Edgar Morin

Dans son essai : La rumeur d’Orléans paru en novembre 1969, Morin apporte également une explication à la dérive antisémite dans laquelle ce délire collectif s’est trouvé entraîné.

Là, nous nous trouvions face à quelque chose de (…) captivant : la résurgence dans une société moderne de récits empruntés au Moyen-Âge. (…) Cette rumeur trahissait donc un antijudaïsme inconscient, provenant en ligne directe de l’époque médiévale. Le personnage du Juif jouait ici le rôle immémorial de bouc-émissaire. Il catalysait l’angoisse du reste de la population.

La rumeur d’Orléans : épiphénomène d’une société française en mutation

Nous sommes un an après Mai 68. Dans la courte période succédant à la démission du Général de Gaulle et précédant les élections présidentielles. La population se trouve en proie à de nouvelles incertitudes, à une perte de repères. Des peurs venues du fond des âges ressurgissent à toute période de changement. Elles ont ici encore pris les traits de coupables tout désignés.

Cette affaire est en même temps révélatrice de l’évolution des moeurs.

L’exotisme des destinations lointaines où on enverrait les victimes fascine. Le côté sulfureux de l’affaire pimente le quotidien bien rangé de provinciales qui s’ennuient. Les femmes sont tiraillées entre conservatisme et désir d’émancipation. Elles veulent s’affranchir du joug patriarcal, s’habiller et sortir comme elles l’entendent. Le Féminisme prend un peu plus son envol.

On viendra à bout de la rumeur d’Orléans après plusieurs mois de démentis. Un comité de lutte contre la diffamation  et de soutien s’organisera autour des commerçants accusés à tort. Faute de disparition avérée, la population accordera finalement crédit aux prises de parole des autorités gouvernementales et religieuses.

La mode des « fake news » et des théories du complot ne date pas hier. Si on la chasse, la rumeur réapparait ailleurs, enjolivée ou enlaidie de détails plus ou moins sordides. Peu de temps après celle d’Orléans, la rumeur d’Amiens a aussi fait parler d’elle.

Nous n’encourageons personne à diffuser les rumeurs. Malgré tout, si cette histoire vous a intéressé, surpris, interpellé, n’hésitez pas à la partager !

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Par  Marie-Laurence MECKLER ,

De mes dix ans d’enseignement de la langue et de la culture françaises, j’ai gardé le goût de l’échange et de la transmission. Passée par Paris, Chicago et Nice, je suis aujourd’hui spécialisée en presse culturelle et en rédaction web. De retour dans mon Val de Loire natal, j’ai à cœur de valoriser son patrimoine sur les réseaux. Je suis une grande amoureuse des voyages, des vieilles pierres et des belles histoires.

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