Où se situe la frontière entre devoir de mémoire et glorification d’un passé entaché ?

C’est bien la question. Pour certains, une menace contre la liberté d’expression qui crée une culture de peur. Pour d’autres un phénomène dont l’importance est exagéré, et qui permet de lutter contre les discriminations. Retour sur la notion de « cancel culture ».

Ce terme importé  des Etats-Unis, enfant du plus ancien « politiquement correct » fait débat en France depuis quelques années. Livres interdits car jugées discriminatoires, célébrités dénoncées en ligne pour agressions sexuelles, tweets de mauvais goût créant l’indignation sur Internet… Autant de cas très différents qui ont été regroupés sous l’appellation « cancel culture ». Pour y voir plus clair, voici d’abord une définition du phénomène.

Une notion protéiforme

Le terme « cancel culture » peut être traduit comme «culture de l’effacement » ou de « l’annulation ». Cette pratique consiste à dénoncer publiquement, souvent sur les réseaux sociaux, les actes ou propos jugés problématiques, illégaux ou discriminatoires d’une personne. En France, le terme est aussi utilisé dans le cas d’œuvres artistiques, contemporaines ou anciennes, critiquées massivement en ligne.

Les buts poursuivis par cette dénonciation sont multiples. Humilier quelqu’un pour qu’il ne profère plus de propos discriminatoires, faire renvoyer une personne abusant de son pouvoir… Ou bien organiser un boycott de l’œuvre d’un artiste, exiger qu’un film ne soit pas diffusé…

Les mouvement #MeToo et #Balancetonporc sont souvent décrits comme relevant de la cancel culture. Le but des activistes du mouvement : porter la parole des victimes de violence sexuelles et indiquer que celles-ci sont plus courantes que ce que nous pensons.

Statue de Colbert à Paris, qualifié de "micro-agression" par l'Ancienne secrétaire d'État chargée des Affaires étrangères et des Droits de l'homme : Rama Yade
Statue de Colbert à Paris, qualifié de « micro-agression » par l’Ancienne secrétaire d’État chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’homme : Rama Yade

Des œuvres artistiques visées

Doit-on enlever les passages offensant d’un livre, d’un film, les déprogrammer entièrement ? Récemment, 6 livres pour enfant du Docteur Seuss, créateur du Chat Chapeauté, ont été retirés de la vente. Écrits avant 1955, ils sont accusés de véhiculer des stéréotypes racistes.

Pépé le Putois, personnage des Looney Tunes est accusé de perpétuer la culture du viol et donc retiré du film Space Jam 2. Dans la scène où il apparaissait, son comportement était pourtant dénoncé.

Pépé le putois
Pépé le putois

En plein mouvement « Black Lives Matter », le film « Autant en emporte le vent » est enlevé de la plateforme de streaming HBOmax. Cette décision, motivée par la version édulcorée de l’esclavage que montre le film, fait polémique. Mais ce retrait n’a jamais été pensé comme définitif. Seulement 15 jours plus tard, le film sera remis en ligne, accompagné de vidéos explicatives contextualisant le film.

La « cancel culture », un phénomène récent ?

« Autant en emporte le vent » fait, dès sa sortie en 1939, l’objet de critiques. Nombre de journalistes et d’intellectuels Afro-Américains le comparent au film ouvertement raciste « Naissance d’une nation » (1915). Le poète Melvin B. Thompson écrit : « « Naissance d’une nation » mentait tellement éhontément que n’importe quel idiot pouvait s’en rendre compte. « Autant en emporte le vent » ment si subtilement que des millions de Blancs et de Noirs vont penser qu’il décrit la vérité. ».

Des œuvres artistiques, ou leurs auteurs, ont toujours été visées car contrevenant aux normes de la morale de l’époque. Ainsi, au 19e siècle, Oscar Wilde est vilipendé dans la presse anglaise. L’homoérotisme présent dans son roman, « Le Portrait de Dorian Gray », pourtant atténué par son éditeur, scandalise.  

Ce n’est néanmoins pas un hasard si le terme de « cancel culture » n’apparaît qu’en 2014. En effet, les médias plus anciens limitaient l’ampleur des attaques sur des œuvres ou des individus. Sur les réseaux sociaux, plusieurs millions de personnes peuvent maintenant s’indigner contre un même sujet au même moment.

 Le personnage joué par Hattie McDaniel, Mammy (à gauche), a été très critiqué dès la sortie de « Autant en emporte le vent ».
Le personnage joué par Hattie McDaniel, Mammy (à gauche), a été très critiqué dès la sortie de « Autant en emporte le vent ».

Des cas médiatisés de personnalités « cancelled »

Le cas de Roman Polanski est célèbre. Le cinéaste, accusé de viol et d’abus sur des mineures par de multiples femmes, a même admis certains faits. Alors qu’il aurait pu être condamné à 50 ans de prison, il fuit les Etats-Unis pour la France. Depuis plusieurs années, les appels à ne plus visionner ses films et les rassemblements féministes contre lui se multiplient.

J. K. Rowling, auteure des aventures d’Harry Potter, est, elle, vilipendée pour ces propos sur les personnes transgenres. Entre autres, elle sous-entend que certains hommes se font passer pour des femmes trans pour entrer dans les toilettes pour femmes et en agresser les occupantes. Bien qu’elle affirme aussi sa sympathie pour les personnes transgenre, elle relaie ainsi un mythe discriminatoire statistiquement démenti. À la suite de ces déclarations, de nombreux fans la rejettent. Ils proposent un boycott, en particulier du jeu vidéo Harry Potter très attendu, qui doit sortir en 2022.

Quelles conséquences pour les « cancelled » ?

Roman Polanski réalise toujours des films à succès, financés en partie par l’argent public. Il remporte aussi le César du meilleur réalisateur en 2020. De nombreux acteurs de la série de films Harry Potter, tels que Daniel Radcliffe et Emma Watson, ont critiqué les propos de J. K Rowling. Pendant l’été 2020 aux Etats-Unis, la vente de livre pour les adolescents augmentait de 30 %. La série des Harry Potter n’enregistrait une hausse que de 11 %. Elle reste néanmoins l’auteur la mieux payée au monde en 2021, avec une fortune estimée à plus d’un milliard de dollars.

Mais quand les personnes visées sont des inconnus, les conséquences sont tout autres. Ainsi, en 2013, l’une des premières à être visée, Justine Sacco, est licenciée à cause de son tweet. Mike Adams, universitaire conservateur, se suicide peu après avoir été poussé vers la retraite à cause de ses tweets discriminants. L’auteure peu connue Isabel Fall, elle-même transgenre, a récemment été attaquée pour avoir rédigé une nouvelle jugée transphobe. Rendue suicidaire par une campagne de harcèlement massive, elle se fait interner pour quelques semaines.

Le fameux tweet de Justine Sacco
Le fameux tweet de Justine Sacco

La « cancel culture » existe-elle vraiment ?

Certaines personnes dénoncent le terme de « cancel culture ». LeVar Burton, personnalité médiatique Américaine, pense notamment que celle-ci devrait être plutôt appelée « la culture des conséquences ». Alors qu’il était possible pendant des décennies d’être discriminatoire, les propos déplacés seraient aujourd’hui justement punis par l’opinion publique.

Iris Brey, spécialiste du cinéma et des séries préfère les termes « remplacement » ou « rééquilibrage ». Elle programme dans ses cours Agnès Varda au lieu de Jean-Luc Godard. Sa réflexion : les œuvres des femmes ont elle-même été supprimées dans le passé. Les mettre en valeur aujourd’hui est donc justifié.

Certains « anti-cancel culture » n’hésitent pas, eux non plus, à créer des polémiques d’un rien. Un seul article américain questionne la scène du baiser final dans Blanche-neige. Les journaux français s’enflamment immédiatement. On accuse notamment les auteures de réécrire le conte de fée de Grimm, alors que cette scène est une invention de Disney

Un sujet délicat qui suscite perpétuellement les débats

Le sujet de la « cancel culture », de ce qui en relève, et de son existence même, divise.

Certains pensent que les audiences d’aujourd’hui sont trop sensibles et voient partout le mal. Il ne faudrait jamais interdire aucune œuvre artistique, quitte à les contextualiser. Les travers ou crimes d’un artiste ne devraient pas nous empêcher d’apprécier leur travail.

D’autres sont convaincus qu’aucune discrimination, même sous couvert d’humour, ne devrait être tolérée. Certaines œuvres seraient inacceptables, et les autoriser ne ferait que les glorifier. Il serait indécent de célébrer ou de donner de l’argent à des artistes dont les victimes souffrent encore aujourd’hui.

Ces positions paraissent opposées, mais certains peuvent être d’accord avec des affirmations issues de ces deux « camps ». La notion complexe de « cancel culture » nous fait réfléchir à nos positions, à nos limites, et aux lignes que nous ne souhaitons pas dépasser.  

Et vous, que pensez-vous du sujet ?

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Par  Jay Levent,

Passionnée par l’art contemporain, Jay est assistante de curateur et curatrice indépendante au sein du collectif espace fine. Ses autres amours : les visites de cimetières ainsi que de lieux insolites, le cinéma et la littérature fantastiques, le jeu vidéo, et surtout, les formes d’art qui rassemblent tous ces sujets !

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