Qui n’a jamais été frappé par une œuvre d’art ? Que ce soit de l’admiration, de la peine, ou encore du dégoût, l’art permet d’exprimer et de ressentir une palette d’émotions via l’esthétique.

L’art permet d’exprimer et ressentir des émotions, mais pas seulement ! Il peut nous autoriser à purger nos émotions, mais également à les apprivoiser pour mieux les verbaliser. Mais, à toujours vouloir du spectacle, ressentons-nous toujours ces sensations fortes ?

Les émotions devant une œuvre d’art

Quand nous sommes face à une œuvre d’art, nous pouvons nous attendre à ce que celle-ci nous frappe. Par exemple, face à la représentation d’une tragédie de Racine, nous sommes traversés par de nombreuses émotions : la peur, la colère, la tristesse, la sympathie… D’ailleurs, n’est-ce pas là la visée première de l’art ? Comme Stendhal face à l’art florentin, nous sommes saisis par la beauté esthétique devant un objet d’art ou une représentation. Ce qui se dégage de l’œuvre va au-delà d’un simple ressenti : elle touche un universel.

Universel, non pas parce que les spectateurs ressentiront tous la même émotion ; universel car l’art dépasse son objet. Enlevées de leur contexte historique, certaines œuvres nous émeuvent toujours et font appel à des émotions intemporelles et universelles, telles que le sentiment amoureux.

L'étreinte d'Egon Schiele 1917
L’étreinte d’Egon Schiele 1917

Eduquer ses émotions grâce à l’art

Toutefois, face à une œuvre d’art, le spectateur n’est pas nécessairement passif dans l’attente d’être touché par la « Grâce Esthétique ». Il peut expérimenter ce qu’Aristote appelle la catharsis, qui permet de purger ses émotions. En effet, le spectateur va s’identifier à certains aspects de l’œuvre grâce à l’universalité des émotions. Identification fictionnelle et non réalité, cela crée un décalage qui permet une prise de conscience. Nous pouvons regarder des scènes terribles et les supporter uniquement car elles sont fictionnelles. Le décalage qu’induit la stricte réalité combiné à l’identification du spectateur créent un espace pour apprivoiser ses émotions. Avoir un lieu pour faire l’expérience d’émotions dangereuses, obscures et fortes permet de créer un équilibre psychique, semblable à l’homéostasie. Autrement dit, consommer des œuvres d’art serait bon pour notre santé mentale en nous aidant à apprivoiser et éduquer nos émotions.

Et si l’art, qui parle tant à nos émotions, à notre corps et à notre sensibilité, permettait de dire l’indicible ? Tendre vers l’universel et laisser de l’espace au spectateur et à ses émotions, c’est laisser de la place à l’interprétation. Et interpréter n’est pas expliquer, de manière logique et rationnelle. C’est laisser libre cours à son imagination et ses émotions pour donner du sens. Faire sens, en fonction de ses sensibilités, de ses émotions et de ses préjugés, à ce qui est insensé a priori. Ainsi, même si l’interprétation peut être plus conceptuelle, elle a affaire à notre corps même, à nos sens.

Nommer un objet, c’est supprimer les trois-quarts de la jouissance du poème ; le suggérer, voilà le rêve 

Mallarmé
Guernica de Picasso 1937
Guernica de Picasso 1937

Exprimer ses émotions

Toutefois, l’interprétation ne vient qu’en second plan. Avant d’interpréter une œuvre, d’y mettre du sens et de mettre en mots ce qu’elle nous évoque, nous ressentons. En tant que spectateur, l’art nous touche, nous frappe, au sens physique du terme. Et en tant qu’artiste, il en est certainement de même. Le processus artistique se fait, en partie, grâce à des émotions décuplées. Que ce soient des émotions intimes et personnelles, des émotions collectives de rage ou de bravoure, elles enivrent l’artiste. C’est cette ivresse d’émotions qui permet à l’œuvre d’art d’excéder d’émotions, d’en susciter et d’en créer.

Pour qu’il y ait de l’art, pour qu’il y ait une action ou une contemplation esthétique quelconque, une condition physiologique préliminaire est indispensable : l’ivresse. Il faut d’abord que l’ivresse ait haussé l’irritabilité de toute la machine : autrement l’art est impossible 

Nietzsche, Le crépuscule des idoles

Ainsi, peut-être que l’art n’a pas pour but de susciter de l’émotion, mais l’ivresse de l’artiste rend son œuvre excédante d’émotions. Coucher sur le papier, sur une toile ou sur une partition cet excès d’émotions peut être salvateur. Et pour cela, nul besoin d’être un artiste de renom. L’art-thérapie est une méthode qui tend à utiliser la création artistique dans une visée thérapeutique. La verbalisation des émotions viendrait peut-être après la représentation artistique de celles-ci.

L'art-thérapie comme moyen d'exprimer ses émotions
L’art-thérapie comme moyen d’exprimer ses émotions

Banalisation des émotions

Qu’en est-il de l’art aujourd’hui ? Walter Benjamin, au XXème siècle, craignait déjà que la reproductibilité technique de l’art ne le désacralise. Et aujourd’hui, avec toutes les reproductions accessibles d’œuvres d’art, nous pouvons facilement avoir une copie d’un Monet dans notre salon. L’accès à l’art est aujourd’hui plus facile, en deux clics, nous pouvons voir et écouter des chefs d’œuvre. Mais, l’émotion que nous ressentons en est certainement amoindrie. Contemplerions-nous admirativement ce tableau dans notre salon à chaque fois que nous passons devant ?

Le bassin aux nymphéas de Monet 1899
Le bassin aux nymphéas de Monet 1899

D’autre part, les œuvres modernes et contemporaines suscitent un certain recul critique, pas seulement une contemplation émotive.  Peut-être que pour apprécier Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch, une prise de recul et des connaissances sur l’auteur ou sur la peinture sont nécessaires pour ressentir. Une analyse de l’œuvre ou une prise de recul peut parfois être nécessaire pour sentir une connexion avec l’œuvre. Mais l’art provoque des émotions, même si c’est du dégoût, du rejet ou du malaise, ou provoque tout court.

Mais, ce qui est intéressant dans l’art, c’est son artialisation. L’artialisation, c’est le fait de percevoir autrement, de percevoir le monde tel que l’artiste nous le donne à voir via son œuvre. Voir la montagne Sainte-Victoire, et la voir par le regard de Cézanne, donne une émotion particulière supplémentaire au réel.

Montagne Sainte-Victoire de Cézanne 1887
Montagne Sainte-Victoire de Cézanne 1887

On ne peint pas seulement avec des couleurs, on peint avec le sentiment 

Jean-Siméon Chardin

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Par  Emilie Mezzana ,

Diplômée d'un master de philosophie et de psychanalyse, je suis passionnée par l'écriture et aime manier les concepts. Intéressée par de nombreux sujets, ce qui me captive et m'émeut particulièrement : l'humain, ses failles, le tout enrobé d'un peu d'abstraction et de poésie.

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