En redonnant aux patients les clés de leur propre créativité et de leur force insoupçonnée, l’art-thérapie leur permet de reprendre confiance et d’affronter la maladie, mais également des problématiques profondément enfouies. Décryptage.

C’est l’histoire de corps meurtris, blessés, fatigués, parfois disloqués. D’esprits perdus, en perte de confiance et d’autonomie, en repli. C’est aussi l’histoire de thérapeutes qui mettent tout en œuvre, non pas pour recoller les morceaux, mais pour recréer une unité retrouvée en sublimant les cicatrices. Entre les deux, c’est l’histoire d’un médium malléable : l’art. Non, pas l’art, me dit-on, la créativité ! En art-thérapie, l’art est un chemin détourné vers l’expression de soi, la construction d’un soi plus solide et la guérison.

Tous ces corps, tous ces esprits, trouvent aussi en eux-mêmes, ce médium malléable : les thérapeutes s’adaptent sans cesse à leurs patients, à leurs problématiques, à leurs objectifs et à leurs besoins, séance après séance. Chaque échange, chaque découverte, chaque libération, chaque obstacle fait l’objet d’un réinvestissement via la pratique artistique, pour aller toujours plus loin dans le processus de transformation.

La médecine intégrative pour soigner le corps et l’esprit

Séance d'art-thérapie en groupe à Barcelone
Photo : MetaforaBarcelona
Séance d’art-thérapie en groupe à Barcelone
Photo : MetaforaBarcelona

A l’Institut Rafaël à Levallois-Perret, Ayala Elharar, Nathalie Feldman et Shéhérazade Boyer-Tami accompagnent des patients atteints de cancer. Chacune dans ses disciplines artistiques : arts plastiques, danse, couture – et l’institut propose aussi la musique, le théâtre, l’écriture – chacune avec sa personnalité, sa sensibilité et ses compétences parallèles. En équipe et en coordination avec les médecins, les coachs professionnels ou sportifs, les conférenciers, les professeurs de yoga, les psychologues, les sophrologues, les nutritionnistes ou encore les onco-esthéticiennes, les art-thérapeutes accompagnent les patients à travers leur parcours de soins puis la sortie des traitements.

La médecine intégrative permet de soigner non seulement les corps, mais aussi les esprits, dans une période de vie qui peut être destructrice. Un patient qui apprend son cancer, un patient qui souffre physiquement, un patient qui perd de son autonomie en s’en remettant entièrement à la médecine, un patient qui n’a plus le même élan à se lever le matin et à vivre… voilà les maux contre lesquels se battent ces trois femmes passionnées, empathiques et délicates.

Au cœur de l’art-thérapie : le processus de création

Fabrication de papier en art-thérapie à l'Emporia State University aux Etats-Unis
Photo : Emporia State University
Fabrication de papier en art-thérapie à l’Emporia State University aux Etats-Unis
Photo : Emporia State University

L’art-thérapie est ouverte à tous, mais particulièrement à celles et ceux qui ne trouvent pas dans la parole le moyen de soulager leur souffrance. C’est une psychothérapie non verbale qui, par la création, par la production d’une œuvre, permet au patient de s’exprimer, de révéler un peu de soi, de comprendre ce qu’il vit et d’engager la conversation avec le thérapeute.

L’objectif d’une séance d’art-thérapie, ou plutôt d’un cycle de séances, n’est pas d’apprendre à maîtriser une technique. Et pourtant, la faculté que les patients se découvrent souvent de créer quelque chose de beau et de personnel contribue à leur rendre leur estime de soi. Ils reprennent conscience que leur corps peut créer autre chose que la maladie, réapprennent la prise d’initiative et redécouvrent le désir, souvent perdu dans le maëlstrom dans lequel les a plongés leur cancer.

La nécessité d’un accompagnement coordonné

Thérapie expressive : toutes les disciplines artistiques peuvent être investies à des fins thérapeutiques
Photo : Paul Newham
Thérapie expressive : toutes les disciplines artistiques peuvent être investies à des fins thérapeutiques
Photo : Paul Newham

Dans ce processus, la coordination entre thérapeutes est indispensable et éminemment salvatrice pour les patients. Nathalie avait pris en charge une patiente qui ne parvenait pas à « libérer son geste ». En alternant séances d’art-thérapie et de danse-thérapie, cette patiente est parvenue à passer de petits dessins sur un coin de feuille à une véritable occupation de l’espace et de la toile, qui traduisait en réalité une prise à bras le corps de sa douleur physique, mais aussi de sa vie et de sa relation aux autres. La danse avait réappris à son corps à se donner et investir une place quand la peinture lui avait permis d’exprimer ses émotions profondes, sans compter le plaisir ressenti à s’épanouir dans ces deux disciplines.

Un objectif majeur : la réappropriation de soi

Bol à thé coréen réparé selon la méthode du kintsugi
Ethnologisches Museum de Berlin
Photo : Daderot
Bol à thé coréen réparé selon la méthode du kintsugi
Ethnologisches Museum de Berlin
Photo : Daderot

Ayala se souvient avec émotion d’un moment « intense » avec une patiente, lors d’une séance de groupe autour de la résilience. La thérapeute avait demandé aux participants d’apporter un objet qui leur était cher. Il allait falloir le briser puis le recréer, selon la méthode japonaise du Kintsugi, qui consiste à sublimer les fêlures et les cicatrices en les soulignant d’or. Cette femme avait apporté un magnifique bol en porcelaine. Elle l’a posé à l’envers, tel un dôme, l’a délicatement enveloppé dans un tissu et, frappant d’un coup de marteau, a fait un trou en son sommet. Continuant la séance, elle reconstruit son bol, le dore, le décore de feuilles et de fleurs.

La voyant très émue, Ayala la prend à part et apprend que cette femme a subi une mastectomie. Sans le vouloir, elle avait reproduit avec son bol les cicatrices qu’elle portait sur son corps, mais les avait également sublimées. Forte de cette prise de conscience, elle a pris la décision de faire tatouer sur son sein blessé les dessins qui avaient redonné vie à son bol. En quelques heures à peine, cette femme avait trouvé en elle l’acceptation de son nouveau corps.

Chaque patient trouve ainsi en lui-même, par le biais de ses œuvres et grâce à l’écoute attentive et à la réception bienveillante du thérapeute, des réponses à son mal-être. Le thérapeute n’est pas là pour interpréter l’expression artistique du patient, mais bien pour l’accompagner, par l’art et par des échanges en début et en fin de séance.

Quelles évaluations ?

Pour les thérapeutes de l’Institut Rafaël, institut de soin, de recherche et d’évaluation, la notion de résultat est importante. Le centre fonctionne grâce aux dons et doit justifier de la pertinence de sa démarche. Un objectif est donc fixé avec chaque patient en fonction de la problématique qu’il rencontre. Le cycle de séances vise tout du moins à se rapprocher de cet objectif. En outre, chaque patient remplit un questionnaire d’autoévaluation, complété d’une analyse du thérapeute sur son parcours et son évolution.

Bien sûr, l’art-thérapie ne peut pas tout. Elle ne guérit pas du cancer et de résout pas tous les problèmes. Les bienfaits de l’art-thérapie sont néanmoins très concrets, aussi bien physiques que mentaux. Une expérience menée par Shéhérazade de proposer des séances de danse-thérapie juste avant des chimiothérapies a clairement prouvé des bénéfices sur la douleur et sur la fatigue, pour 90% des patients. Shéhérazade résume ainsi la transformation de ses patientes en danse-thérapie. Elles passent progressivement « du corps qui semble trahir vers l’expérience d’un corps partenaire ». De ce fait, leur corps ne subit plus le traitement, il redevient moteur. La vraie limite de la pratique se trouve là où les patients la fixent, m’expliquent mes interlocutrices. Leurs tabous, parfois leur détermination à aller jusqu’au bout de ce que la thérapie pourrait leur révéler et les aider à mieux appréhender, et qui vont souvent bien plus loin que la maladie.

L'Art fait du bien

Vers une plus grande diffusion de l’art-thérapie

Si l’art-thérapie fait petit à petit son chemin, il reste encore beaucoup à faire. L’Institut Rafaël et le premier – et le seul – lieu dédié à l’oncologie proposant l’ensemble des thérapies artistiques dans notre pays. Il a reçu 1 500 patients et prodigué 15 000 soins depuis son ouverture fin 2018, et ce gratuitement. Le Musée des beaux-arts de Montréal propose quant à lui une approche très novatrice de l’art-thérapie. En partenariat avec plusieurs structures médicales et universitaires, le Palais des Beaux-Arts de Lille s’y intéresse également.

Equipe de l'Institut Rafaël
Equipe de l’Institut Rafaël

Et à juste titre ! Même sans pathologie particulière, sans traumatisme évident, la pratique créative est source de bien-être. Nous sommes nombreux à en avoir fait l’expérience pendant le confinement. En outre, « nous avons tous quelque chose à guérir », nous rappelle Carinne Thomas-Massard de la troupe Théâtroter’happy. Alors faites passer le message : partagez cet article !

Par Laure Armand d’Hérouville,

Photo-vignette : L’art-thérapie mobilise la création artistique comme vecteur de mieux-être (Photo de Hill Sarah Louise)

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Après avoir vécu son enfance à travers le monde et mené à bien des études d’Histoire et de gestion de projets culturels, Laure Armand d’Hérouville exerce depuis 10 ans dans cet univers créatif et exaltant. Elle est désormais consultante indépendante, en particulier dans le domaine des musées et du patrimoine.

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