Le rituel du Tangata manu avait lieu autrefois sur l’île de Pâques. Le gagnant de cette périlleuse chasse à l’œuf de l’oiseau sacré Manutara devenait l’homme-oiseau, arbitre des conflits entre les clans.  

Si je vous demande de me citer un symbole de l’île de Pâques (Rapa Nui), vous me répondrez certainement : les moaï. Ces mystérieuses statues gigantesques ont fait la célébrité de cette île. Mais connaissez-vous le rite de Tangata Manu ou de l’homme-oiseau ? De prime abord, ce rituel ressemble plutôt à une épreuve physique extrême. Mais cette tradition est apparue à une époque charnière de la civilisation des Rapa Nui. Il semblerait que ce culte ait véritablement impacté l’organisation de leur société voire renversé le culte des moaï.

Comme de nombreuses cultures indigènes d’Amérique latine, les coutumes sur l’île de Pâques ont sans cesse été mises en péril. Guerres de pouvoirs, invasions de l’homme blanc, annexion de l’île par le Chili… Plusieurs fois, cette culture a frôlé son extinction. Quel rôle le culte du Tangata manu a-t-il joué dans l’établissement d’un nouvel ordre social ?

Le Manutara : oiseau sacré porte-bonheur

Le terme Manutara signifierait « oiseau porte-bonheur ».  Cet oiseau est considéré comme sacré. Il mesure environ 40 cm, la partie supérieure de sa tête est noire, son cou et sa poitrine sont de couleur blanche. La partie supérieure des ailes et du corps est d’une couleur grise. On le dénomme également « hirondelle de mer ». Deux types de sternes correspondent. En particulier la sterne fuligineuse, venant sur l’île chaque printemps pour pondre des œufs.

Le culte du Manutara 

Il n’est pas évident de déterminer exactement la création de ce culte du Manutara et la compétition de l’homme-oiseau.

Selon la légende, c’est Make Make (le dieu créateur) qui aurait amené l’oiseau Manutara sur l’île et plus précisément sur les ilots Motu Nui, Motu Iti et Motu Kao Kao. C’est à cet endroit que la plupart des oiseaux de mer qui visitent l’île avaient choisi de nicher. La proximité des ilots avec l’île permettait à la population d’utiliser ces œufs pour s’alimenter. Le Manutara faisait partie de ces oiseaux qui nichaient sur les motu ou îlots. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’observer cet oiseau à cause des changements dans l’écosystème insulaire

Statuette de l'homme-oiseau
Statuette de l’homme-oiseau

Ce culte au dieu unique Make Make sacralise donc l’hirondelle de mer, cet oiseau migrateur venu de l’autre côté de l’océan. On pense que grâce à lui la société s’est pacifiée comme en témoignerait le village cérémoniel d’Orongo. Ce village du sud-ouest de l’île de Pâques était un centre cérémoniel de la civilisation Matamua. Cette civilisation précédant l’arrivée des Européens. Face à la mer, 54 maisons recouvertes de pierre s’alignent le long du cratère de Rano Kau.

La compétition du Tangata manu : un « Koh Lanta » avant l’heure ?

Depuis, s’est créée une compétition annuelle inspirée de cette légende. Chaque année dans le village d’Orongo avait lieu une célébration religieuse en l’honneur du dieu oiseau sous forme de compétition. Chaque clan désignait un participant : le Hopu manu. Le but de cette compétition était de descendre la falaise d’Orongo à côté du volcan Rano Kau. Nager 2km jusqu’à l’ilot de Motu Nui puis récupérer intact le premier œuf de l’oiseau Manutara. La population observait sur la pente en face de l’îlot les participants. Les spectateurs attendaient le vainqueur et veillaient au respect des règles.

Îlot Motu Nui au large de l'Île de Pâques
Îlot Motu Nui au large de l’Île de Pâques

Cette course digne d’un triathlon de l’extrême pourrait faire l’objet aujourd’hui d’une émission de téléréalité entre « Survivor » et « Koh Lanta ». Se jeter dans l’océan, nager en évitant les vagues, les rochers, les courants ou les requins et grimper une falaise à pic de 180m : quel défi ! Je ne sais pas vous mais ce qui me taraude le plus, c’est comment le Tangata manu faisait-il pour ramener l’œuf intact à bon port ? Apparemment, les participants portaient une sorte de bandeau sur la tête et installaient l’œuf dedans. Rien que l’idée de ramener de mes courses un œuf accroché à ma tête avec un headband en courant me semble périlleuse ! Pas vous ? 🤔 

Le Hopu manu qui réussissait à ramener l’œuf à son chef prenait alors le nom d’homme-oiseau, le Tangata manu

Il incarne alors le Dieu Make Make sur terre : le créateur de l’univers. On lui rase la tête et il devra vivre dans une grotte jusqu’à la prochaine célébration. Très peu de personnes ont le droit de le voir. De rares prêtres préparent alors ses repas. L’homme-oiseau était considéré comme sacré. Le chef de clan du vainqueur devenait le roi de l’île pendant un an. L’homme oiseau endossait de son côté le rôle d’arbitre sacré des conflits entre les clans.

En quelques décennies, le culte de l’homme-oiseau est devenu un phénomène unique dans toute la Polynésie qui a atteint des proportions obsessionnelles. L’image de l’homme-oiseau était omniprésente sur des centaines de roches. Gravée jusque sur les crânes de leurs morts.

Comment expliquer le passage du culte des moaï vers le culte du Tangata manu ?

De nombreux mystères planent sur la civilisation Rapa Nui. Plusieurs hypothèses s’opposent sur les raisons du remplacement du culte des moaï par le culte de l’homme oiseau. On pense notamment que cela s’est produit à la suite de la disparition des arbres sur l’île de Pâques.

Le biologiste et géographe américain Jared Diamond est l’auteur du livre « Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». Dans cet ouvrage, l’auteur pense qu’une compétition de prestige aurait poussé les tribus insulaires à produire les statues les plus grandes et les plus lourdes possibles. Cette folie des grandeurs aurait obligé à couper l’ensemble des arbres de l’île pour transporter les moaï. Cela aurait causé la déforestation de l’île empêchant les Rapa Nui de construire des bateaux afin de fuir l’île. Après de années de paix et de prospérité, l’île de Pâques aurait connu la faim, les guerres de clans et le cannibalisme. Cet écocide aurait conduit à l’effondrement de la civilisation Rapa nui. 

Alignement de statues moaï
Alignement de statues moaï

Cette théorie de l’effondrement fait l’objet de contestation

« La théorie du suicide écologique est entachée de graves lacunes documentaires », a fait remarquer Nicolas Cauwe pour l’Association française de l’information scientifique en juillet 2013. L’archéologue belge remet en cause cette thèse. Selon lui, elle ne s’appuie que sur des recherches concernant le milieu naturel. Pas sur l’appui de données archéologiques concrètes. Selon Nicolas Cauwe, il y aurait bien eu une déforestation avérée mais elle n’aurait causé ni famines ni guerres. Les Rapa Nui auraient simplement fait preuve d’adaptation pour survivre. Mais comment expliquer pourquoi les moaï étaient couchés ventre à terre ?

À la suite de fouilles archéologiques, Nicolas Cauwe a découvert un simple changement d’usage des statues. Elles auraient été couchées avec précaution. C’est d’ailleurs ce qui explique leur bon état de conservation, pour servir de couvercle à des tombes. Les morts, qui étaient auparavant incinérés, se retrouvent inhumés dans des caveaux. Le changement de pratique funéraire s’accompagne d’un changement de croyance. C’est à ce moment qu’entre en scène le dieu Make Make et le culte de l’homme-oiseau.

D’autres pensent que la colonisation des Européens sur l’île aurait engendré la disparition des arbres et des ressources dues aux nuisibles arrivés par bateau mais aussi la déforestation, pour créer des terres agricoles. En 1722, lorsque que les Néerlandais ont débarqué sur les côtes, la population Rapa Nui comptait entre 2000 et 3000 habitants. L’arrivée des maladies via les colons, l’esclavage et les tueries auraient définitivement mis un terme à la civilisation Rapa Nui.

Le Moai Hoa Hakananai’a : témoin de la transition vers le culte du Tangata manu

La statue moaï Hoa Hakananai’a date de 1000-1200. Elle était dressée face au cratère du volcan Rano Kao et tournait le dos à la mer.  À la différence de la plupart des autres moaïs, celui-ci n’est pas en tuf mais en basalte.  Sur son dos sont sculptés des pétroglyphes représentant le Tangata manu. Cette statue a un double rôle cultuel et symbolique. Elle représente la transition entre le culte ancien des moaï et le culte nouveau de l’homme-oiseau. Il pourrait s’agir du remploi d’un moaï, d’abord érigé sur une plate-forme cultuelle, ensuite intégré au culte de Make Make. Alors doté d’un corps exubérant sur lequel figure en bonne place l’homme-oiseau, auxiliaire du dieu.

Ce moaï est surnommé l’« ami dérobé ». Retiré du lieu de cérémonie d’Orongo le 7 novembre 1868 afin d’être ramené à Portsmouth le 25 août 1869. Il a ensuite été exposé au British Museum de Londres. Il semblerait que ce moaï était caché dans une grotte et faisait encore l’objet de vénération par les non-chrétiens ce qui ne plaisait pas au missionnaire français Eugène Eyraud. Apprenant que les britanniques souhaitaient emmener un moaï hors de l’île, le missionnaire leur désigna précisément celui-ci.

Le déclin du culte de l’homme-oiseau 

Le culte du Tangata manu prend fin dans les années 1860 à la suite des catastrophes qui se sont abattues sur l’île. Le dernier rituel du Tangata manu aurait eu lieu en décembre 1866 en présence d’Eugène Eyraud qui a largement contribué à éradiquer les croyances indigènes au profit du christianisme.

Le 22 décembre 1866, le missionnaire français écrivait : « Les chances de triomphe s’annoncent de jour en jour plus certaines, et l’heure de la Providence semble arrivée pour les habitants de l’île de Pâques. La mission est venue s’établir au moment où le travail de destruction touchait à ses dernières limites : destruction dans l’ordre matériel, destruction dans l’ordre moral ».

L’homme oiseau : une légende toujours vivante ?

Si cette compétition n’a plus lieu aujourd’hui, on observe cependant une certaine forme d’adaptation et d’incorporation dans les rites chrétiens des symboles de Make Make et de son culte. Un catholicisme propre au peuple Rapa Nui a vu le jour, conservant ses symboles païens. De ce métissage est né une nouvelle société où les superstitions indigènes se sont introduites dans le symbolisme catholique traditionnel. Les Pascuans puisent dans les théogonies polynésiennes de leurs ancêtres.

 L’oiseau porte-bonheur reste un symbole fort de cet héritage. On retrouve par exemple l’image du Manutara sur les souvenirs vendus aux touristes sur l’île de Pâques ou encore sous forme de tatouages. L’image et la signification du Manutara a même dépassé les frontières de l’île de Pâques. Dans le tourisme, on peut trouver des hôtels ou des yatchs dénommé « Manutara ». C’est même le nom d’une marque de vin et d’eau. Le nom de Manutara est également celui de l’avion qui a couvert le trajet entre le Chili continental et l’île de Pâques en 1951 !

Le culte de l’homme-oiseau a même fait l’objet d’un film intitulé Rapa Nui (1994). Il retrace cette tradition mais la représente comme une compétition violente où l’on doit gagner contre les autres. Le côté sacré y est ignoré. 

Le festival Tapati se tient tous les ans sur l’île de Pâques depuis 1975 pour célébrer la culture Rapa Nui.

En 2013, les organisateurs ont souhaité de renouveler les activités du festival Tapati, dans le but de renouer avec ses réelles traditions en reconstituant la légende de l’homme-oiseau.

Les Rapa Nui et leur culture ont certes décliné mais n’ont cependant jamais vraiment disparu. Aujourd’hui encore, les Pascuans retrouvent la mémoire et la fierté de leur peuple qui a vécu une aventure unique grâce aux archéologues. Et cette île lointaine garde toujours des mystères puisque « le Rongorongo »,système d’écriture composé de glyphes gravés sur du bois ou des « tablettes », n’a toujours pas été déchiffré !

Ecriture Rongorongo
Ecriture Rongorongo

Auriez-vous été capable de survivre à la compétition de l’homme-oiseau ? Regardez cette vidéo et écrivez votre réponse en commentaire de cet article !

Pour en prendre plein les yeux sur les splendeurs de Rapa Nui, regardez ce documentaire sur arte !

Vous préférez percer les mystères de nos ancêtres les Gaulois ? Direction la Bretagne pour une balade entre les mégalithes de Carnac !

Pour lire un article récent sur la remise en cause de la théorie de l’effondrement : consultez cet article de Géo

Par Anne-Elise Grosbois,

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à commenter, partager, vous inscrire à la newsletter ou soutenir le blog  !

Tous les liens ici !


Anne-Elise Grosbois

"Observer, capturer et partager la Culture", telle est ma devise ! Curieuse et connectée, j’aime m’évader en arpentant les lieux culturels et en voyageant. Freelance spécialisée en stratégie de communication digitale, j'accompagne des structures culturelles et plus particulièrement des artistes du spectacle vivant et de la musique.

1 Comment

Commenter cet article

Restez connecté à la culture !

Pour ne manquer aucun article. Inscrivez à notre newsletter.